L’enseignement du paysage

Jean-Christophe Bailly

Chaque année, au mois de mars, quand pour eux s’achèvent les cours proprement dits et pour moi les deux années que j’ai passées avec eux, je demande aux étudiants de 4e année de fabriquer, sur support portatif ou dans les locaux de l’école, voire à proximité immédiate, un collage, un assemblage ou une installation. Cet exercice n’a de sens qu’à être très libre, et la journée au cours de laquelle il se déroule est vécue à la fois comme une promenade collective qui investit les lieux et comme un acte de reconnaissance des uns par les autres, chacun se livrant plus ou moins (parfois beaucoup) à travers ce qu’il a choisi de réaliser. Cela a pu aller de l’installation d’une manche à air sur la terrasse de l’école à une occupation ludique des toilettes ou de l’ascenseur, de projections vidéo à des dessins tendus dans l’espace, d’une danse à une exécution musicale, comme cela oscille d’une dimension quasi intime à un registre plus strictement formel, une dimension autobiographique étant très souvent présente.

Ce n’est bien sûr pas le cas de toutes les réalisations, mais chaque année je suis surpris par la qualité plastique de certaines d’entre elles, qui pourraient dignement figurer dans les expérimentations d’une école d’art, et c’est d’autant plus plaisant à vivre que les travaux sont menés sans être aucunement encadrés. Cette année, une des étudiantes appelées donc à former ce qui sera la promotion 2015 de l’école, Kantuta Schneider, a eu l’idée d’investir le laboratoire photo. Son installation était simple : des papiers découpés suspendus à des fils et projetant leurs ombres mobiles sur les murs – la mobilité, légère, étant produite par une agitation de l’air venant de la chaleur émanant de bougies allumées au sol, et l’ombre, de l’apport d’un petit projecteur recouvert d’un filet à pommes de terre atténuant son intensité et produisant un effet de résille. Mais l’installation était également sonore : l’étudiante avait tenu à ce que durant le temps du passage des visiteurs dans la pièce, le robinet y desservant les bacs soit maintenu ouvert, le bruit de ce filet d’eau accompagnant dès lors le lent ballet des ombres portées.

Se retrouver dans cet espace était très agréable, mais ce qui m’a le plus intéressé dans cette installation c’était le fait que l’on était dans quelque chose plutôt que simplement devant. Et cette idée de pouvoir être entouré ou baigné, cette idée, au-delà mais à peine au-delà, que le paysage, avant d’être (même s’il l’est aussi) un spectacle, une vue, est un milieu porteur et, à chaque fois, la totalité de ce qui nous enveloppe et nous touche, il me semble qu’elle est fondamentale, qu’elle est au principe même de ce qui peut se dire et s’enseigner à son sujet. Or cette « leçon » – et les guillemets sont ici au service de ce qu’elle a à la fois de discret et d’intimant – je venais de la retrouver, toujours à propos d’ombre et de lumière, dans un article de Michel Corajoud décrivant la genèse de son projet d’aménagement des quais rive gauche de la Garonne à Bordeaux1.

Il y reproduit en effet sur une double page des photos montrant le travail continu de la lumière, soit deux pleines planches de prélèvements ou d’arrêts sur image où l’on peut voir au travail le film continu formé par les ombres que les branches et les feuillages projettent sur le sol ou les murs. Cette collection d’images, explique Michel Corajoud, aura été la référence sensible de son projet d’accompagnement du cours de la Garonne, projet qui, on le sait, met en place, et avec un très grand bonheur, une succession de lieux solaires et de lieux ombragés se shuntant continûment l’un l’autre au fil de l’eau qu’ils bordent.

La pensée avançant souvent par ricochets et ceux-ci étant de mise au bord de l’eau, me viennent ici à l’esprit, au droit de ces récits d’ombres et de flux, trois rebonds : le premier c’est une formulation de Shen Fu tirée de ses Six récits au fil inconstant des jours (sans doute la doit-on aussi quelque peu au traducteur, Pierre Ryckmans) : dans ce très émouvant récit autobiographique d’un « lettré pauvre » de la fin du XVIIIe siècle, l’auteur donne à plusieurs moments des conseils pour la réalisation de jardins, et voici donc ce qu’on y lit, entre autres : il faut, dit-il (dans la traduction de Ryckmans par conséquent), « alterner le mystère et l’évidence, les approches faciles et les retraites profondes2 », formule qui m’a toujours semblé, en sa simplicité et sa précision, condenser l’essence même de ce que l’on est en droit d’attendre d’un jardin et qui me semble aussi coller intégralement au projet linéaire de Bordeaux.

Le deuxième de ces rebonds vient de Joseph Brodsky, et c’est une formulation que l’on trouve dans son Guide d’une ville re-nommée, le texte qu’il a consacré à Saint-Pétersbourg et dans lequel, évaluant l’extraordinaire effet d’horizontalité de cette ville, il écrit que celle-ci « paraît filmée en permanence par son fleuve3 », image qui, lorsque je la lus pour la première fois, me bouleversa par sa justesse et qui vient d’autant plus facilement ici que la longueur de la ligne de façades longeant à Bordeaux la Garonne a pu être comparée plus d’une fois à celle écrite par les palais de Saint-Pétersbourg le long de la Neva.

Le paysage est partout et déborde continuellement de lui-même et c’est à cette propension à la démesure et à la complexité que l’on est affronté aussitôt qu’il commence – et le paysage commence sans fin et partout

Le troisième de ces rebonds ouvre quant à lui à toute la lignée qui décline la superposition conceptuelle du fleuve et du temps lancée il y a 2 500 ans par Héraclite. Au-delà de sa portée directement philosophique, d’ailleurs entièrement en phase avec l’expérience commune, ce lien quasi automatique de notre culture embarque aussi tout le devant du paysage, celui des rives qui défilent d’amont en aval dans l’intérieur du temps, octroyant aussi à la profondeur du paysage sa résonance mélancolique.

D’autres rebonds, d’autres échos pourraient venir, et pratiquement sans fin : on le voit bien, rien qu’à partir d’une simple affaire d’ombres portées, rien qu’à propos du film continu formé par le jeu des ombres dans le jour, c’est toute une pelote de connotations qui s’emmêle et qui file. Le paysage, de quelque manière qu’on l’aborde, et quel que soit le fil qu’on décide d’y tirer, est non seulement une telle pelote, mais aussi une véritable fabrique d’enchevêtrements et il n’est à vrai dire presque aucun domaine qui ne le croise à un moment ou à un autre, et cela d’autant plus qu’aucune de ses propres formes ne lui échappe : il n’est aucune de ses allures, aucun de ses aspects, si éloignés qu’ils puissent être des réquisits de l’âge classique de sa formation, qui s’excepte de son emprise. Le paysage est partout et déborde continuellement de lui-même et c’est à cette propension à la démesure et à la complexité que l’on est affronté aussitôt qu’il commence – et le paysage commence sans fin et partout : là où il est encore (cela arrive) dans la plénitude d’un ressort d’apparence classique, mais là aussi (et c’est le plus fréquent, c’est la fréquence même sur laquelle émet notre époque) où il semble s’en aller en lui-même et tout à la fois se fragmenter et s’envahir, là où il confine à ces marges d’inconnu qui le rejoignent, élargissant chaque jour sa leçon de choses à partir de tout ce qu’il contient – une infinité de signes, de traits et d’échos dont aucun n’est insignifiant.

Le « compte total en formation » du projet de paysage reviendrait à intégrer la totalité de ces signes et de ces traits et à la réverbérer pour former avec eux un nouveau dessin, une nouvelle lisibilité. Il va de soi que c’est là une tâche quasi impossible, mais c’est elle qui sans fin nous est présentée par ce qui vient au-devant de nous sous forme de paysage. C’est à rappeler cette dimension générique des problématiques du paysage que ce numéro 12 des Cahiers de l’École de Blois est consacré. « L’enseignement du paysage » est son titre, et il est à double portée : si d’un côté il s’agit de mener à bien une réflexion sur les façons dont il peut s’enseigner (et ce débat est naturellement en phase avec la crise ouverte qu’a traversée l’école l’an passé), de l’autre il faut l’entendre comme ce qu’enseigne le paysage lui-même. Il va de soi que, pour nous, cette proposition d’écoute attentive est aussi la clé de toute pédagogie du paysage, quelle que soit la matière qui la porte.

Comme à l’accoutumée, le numéro s’organise à partir de contributions d’étudiants, et cette année les trois travaux retenus (celui de Benjamin Mesnager à Sevran, l’une des communes les plus pauvres de France, celui de Nicolas Orgelet à Villeneuve-d’Ascq sur un site reliant plusieurs écoles et celui d’Elsa Quintavalle sur les flancs de l’Estaque) avaient à cœur d’augmenter et de fixer la valeur d’enseignement des paysages eux-mêmes – le but étant en effet, en agissant sur eux, de les rendre lisibles et de faire de cette lisibilité l’élément structurant d’un projet ayant une portée sociale.

Autour de cette matrice, il était naturel que des réflexions provenant d’enseignants de l’École viennent s’ajouter : éloge du doute, de l’écart et de la greffe dans l’article de Marc Claramunt (devenu depuis l’an passé directeur de l’École) ou rappel de cet apprentissage continu qu’est au fond l’enseignement dans l’article de Claude Eveno, mais aussi plongée dans le cœur même des matières enseignées, soit l’hydrologie avec Bruno Ricard et la géopolitique avec Christophe Degruelle. À ces contributions s’ajoute celle de Jean-Louis Tissier, qui repense sa spécialité, la géographie, à l’aune des paysages, et celle de Sébastien Marot qui, à travers la notion d’hyperpaysage, conceptualise cet autodépassement du paysage qui constitue notre actualité la plus à vif. « Donner du temps à l’espace (et de l’espace au temps) », ces mots d’ordre de Sébastien Marot, ce numéro des Cahiers pourrait en faire son exergue, et ce fut un bonheur, dans ce cadre, de demander à Rémi Janin de bien vouloir reprendre le Journal de Vernand qu’il avait entamé dans le n° 9 consacré au thème des « Terres cultivées ». Comme c’en est un d’accueillir les contributions de Philippe Vasset, de Jean-Baptiste Sauvage et aussi de publier un extrait du livre que Nicolò Bassetti et Sapo Matteucci ont écrit sur le Grande Raccordo Anulare encerclant Rome4. Trois contributions qui ont été regroupées à la fin du numéro, dans la mesure même où elles peuvent être lues (ou regardées) comme des moments exploratoires de cette expérience d’un paysage élargi qui se présente désormais à nous.

D’un frêle dessin de crête venu des carnets de Vidal de La Blache à un mur défoncé de Monterrey, d’une bretelle d’autoroute romaine à la répercussion des enseignements (oui !) du land art, d’une friche industrielle marseillaise au schéma des chemins d’eau d’un espace en creux, d’une colonne rostrale revenue d’une lointaine leçon de latin à la plantation d’une noyeraie à Sevran, via champs, friches, espaces urbains ou périurbains, c’est le champ d’études infini que recouvre le paysage qui est sondé dans ce numéro –, certes pas de façon systématique et avec une prétention à l’exhaustivité, mais au contraire en insistant sur la nécessité d’une recherche inventive et errante, capable de ses projets et consciente de ses limites face à l’illimité qui sans fin se déploie devant elle.

Article paru dans les Cahiers n°12 « L’enseignement du paysage » (2012)
Couverture : Kantuta Schneider.

  1. Bordeaux, chroniques métropolitaines 1995-2017, Paris, Dominique Carré.
  2. Shen Fu, Six récits au fil inconstant des jours, traduit du chinois par Pierre Ryckmans, Paris, UGE 10/18, 1982, p. 66. On trouve ce livre plus couramment sous le titre Récits d’une vie fugitive (traduction de Jacques Reclus, Paris, Gallimard/Unesco, 1967), mais le même passage y est méconnaissable).
  3. Joseph Brodsky, Loin de Byzance, traduit du russe par L. Dyèvre et V. Schiltz, Paris, Fayard, 1988, p. 70.
  4. Je remercie Louise Boudonnat, sa traductrice, de m’avoir fait connaître ce livre.

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