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Pentes, reliefs, versants

Olivier Gaudin

Cimes, aiguilles, pointes, éboulis ; brics, brecs, pelves,
tucs et pics ; dents, caires, tours, dômes, ballons et serres… puys, mornes et pitons… en dressant cette liste indicative, Élisée Reclus (1830-1905) faisait observer au lecteur de La Terre, son traité de géographie générale à visée encyclopédique, la « pauvreté des langues policées pour dépeindre l’aspect des monts ». Ce pédagogue et militant anarchiste, qui s’engagea aux côtés des communards de 1871, ajoutait non sans humour :
« Nul doute que la nomenclature française relative aux montagnes ne fût beaucoup plus riche et plus exacte, si de Blois, d’Orléans
et de Paris on voyait de hautes cimes denteler l’horizon1. »
Il est vrai que lorsque Reclus rédigeait ces lignes, Nice et la Savoie n’étaient français que depuis sept ou huit ans. En dehors des premiers alpinistes et des naturalistes, les hauteurs offraient encore aux yeux du public citadin le visage opaque d’un chaos difforme, longtemps tenu pour inhabitable – et à peine habité. La culture visuelle du siècle des Lumières l’avait peu à peu changé en paysage, au sens d’un genre pictural et littéraire très codifié. Une fois recomposée et placée au centre des gravures puis des photographies, la montagne pouvait surtout devenir un simple décor et rester largement méconnue. Figuré comme extrême et sauvage, à l’instar de l’océan ou du désert, ce milieu naturel évoquait pour l’esthétique du sublime le danger – par exemple le risque mortel
de l’avalanche – mais les manières humaines, animales et végétales d’habiter les versants et les pentes ne figuraient guère au tableau.

Depuis ce constat, la situation esthétique, économique et culturelle des régions de montagne a changé du tout au tout, et à plusieurs reprises. Si les enjeux stratégiques ne semblent plus à l’ordre du jour, les conflits d’usages y sont fréquents. Les pressions ou les reflux économiques altèrent aussi durablement les formes de leurs paysages que les modifications climatiques – dont la fonte rapide des glaciers, qui s’est encore accélérée depuis quelques décennies, n’est que la manifestation la plus spectaculaire. À l’École de la nature et du paysage de Blois, la connaissance des reliefs est abordée dès les premières années d’études, par l’étude des milieux vivants, la géologie et la pédologie, la géographie rurale. Mais c’est aussi d’un point de vue historique et social que l’on évoque ces régions habitées et cultivées, en interrogeant la pluralité des regards qu’on leur porte. Comme l’écrivait Reclus, pour peu que l’on approche l’épaisseur des massifs, on découvre bien des façons de les nommer ; des manières anciennes et stratifiées, où chaque village d’altitude avait sa montagne ou son « alpe », c’est-à-dire son pâturage, ses horizons familiers.

Si plusieurs diplômes s’étaient déjà confrontés à des vallées ou des sites élevés, Les Cahiers de l’École de Blois n’avaient jamais consacré tout un numéro aux pentes, aux reliefs et aux versants. La livraison que vous tenez entre vos mains est aussi la première d’une nouvelle formule. Le format réduit de l’ouvrage et la réorganisation de sa maquette accroissent à la fois la lisibilité du texte et la place relative des images, modifiant le rythme des séquences visuelles et multipliant les parcours de lecture possibles. Ces Cahiers conservent toutefois davantage qu’un air de famille avec les précédents. L’intention éditoriale, en continuité avec l’histoire de la revue, maintient l’idée d’un foyer studieux et appliqué mais ouvert à tous les vents, où viennent se croiser plusieurs visiteurs venus de disciplines et de traditions distinctes. D’un versant l’autre, ce montage propose une traversée sélective des principaux enjeux qui concernent aujourd’hui, au-delà des quelques situations présentées ici, une majorité de nos territoires d’altitude.

Loin des foyers métropolitains, le projet de paysage se fait politique : il cherche à renforcer des coopérations existantes et suscite des échanges pour élaborer des stratégies collectives.

À qui appartiennent aujourd’hui les montagnes ? Comment y concevoir des projets de paysage à l’épreuve de situations difficiles ? Les paysagistes relèvent la complexité des répartitions foncières, constatent l’oubli des gestes traditionnels et la permanence des attachements. Ils observent les écarts démographiques des différentes régions de montagne, les pressions économiques, les résistances et les envies de relancer l’action collective. Loin des foyers métropolitains, le projet de paysage se fait politique : il cherche à renforcer des coopérations existantes et suscite des échanges pour élaborer des stratégies collectives. Pour comprendre le sens et la nécessité de cet engagement, c’est surtout vers la moyenne montagne que ce numéro s’est tourné : en direction d’alpages peu fréquentés, de plateaux aux versants autrefois déboisés par les cultures, d’anciennes vallées industrielles.

Les travaux de fin d’études publiés ici témoignent d’une grande attention aux spécificités des lieux habités, dans quatre régions assez éloignées les unes des autres. Leur réflexion se met à l’épreuve des usages, des variations saisonnières et des bouleversements climatiques. À l’écoute des habitants et des institutions locales, l’analyse et l’imagination peuvent raviver l’intelligence collective dont témoignent les formes altérées des parcelles que l’on cultivait naguère en commun, sur les versants. Hélène Copin, dans son travail, cherche précisément à renouveler les usages d’un territoire partagé aux confins de la France et de l’Italie, qui tend à s’enfricher aux dépens des alpages et des cultures. Elle s’inspire de cette évolution pour imaginer la venue de visiteurs jusque dans les hauteurs, afin de favoriser l’économie locale et de rendre compte de la complexité des tendances en cours, sans exclure le retour, déjà constaté, de formes de vie plus sauvages. Dans un autre territoire frontalier, cette fois entre l’Espagne et la France, Claire Duthil a choisi d’anticiper les effets de la remise en service d’une ligne ferroviaire internationale à l’échelle très locale de la vallée d’Aspe. Fondé sur l’observation des transformations en cours, son projet de paysage veut associer l’avenir des villages au maintien des cultures en altitude. Dans un contexte plus urbain, à quelques kilomètres de Saint-Étienne, Léna Faury envisage quant à elle des manières de « réécrire » les formes industrielles et architecturales imposantes de la vallée de l’Ondaine. Revisitant les abords négligés d’un patrimoine reconnu, son projet met en relation les pentes habitées de Firminy-Vert avec une réhabilitation innovante de sites pollués par d’intenses activités industrielles, en contrebas. Plus à l’ouest, sur le plateau de Millevaches, Ninon Bonzom s’attache au devenir d’un village singulier, Faux-la-Montagne. Face à l’avancement de la forêt et la fermeture des horizons quotidiens, elle cherche à accompagner et renforcer, par le dessin et la représentation, des initiatives locales. Ses propositions d’aménagement des lisières s’adressent avant tout aux habitants (actuels et à venir), tout en incitant les responsables des collectivités et les petites entreprises à esquisser des alternatives concrètes à l’exploitation forestière industrielle.

À partir de ces travaux d’élèves, mais aussi de la recherche doctorale qu’une paysagiste géographe, Gentiane Désveaux, a menée dans les parcs naturels régionaux qui entourent Grenoble, Lolita Voisin, paysagiste et directrice de l’École de Blois depuis juin dernier, examine les enjeux politiques de l’aménagement des territoires de montagne. Son article interroge en détail les conditions d’organisation de l’action collective, à différentes échelles, avec ou sans le soutien des institutions impliquées. Les paysagistes ne font pas qu’observer les changements qui touchent ces lieux d’altitude ; ils y participent en s’associant à la vie quotidienne, au cours d’une enquête dont les résultats peuvent modifier, voire susciter la commande initiale. C’est par l’effort de comprendre les regards et les aspirations des habitants, des usagers et des instances concernées que leurs propositions de transformation de l’espace prennent sens. L’écoute et l’attention mutuelles sont au cœur de ce travail, dont l’issue n’est jamais garantie. Il est encore temps de recueillir et de transmettre les savoir-faire que la vie étagée des milieux de montagne continue d’enseigner.

Friedrich Wilhelm, vue sur le lac de Lugano, 1817

C’est ce que montre aussi, dans ce numéro, la contribution de Dino Genovese, forestier piémontais devenu pédagogue et chercheur, consacrée à l’évolution récente des vallées proches de Turin, de l’autre côté des Alpes. Il arrive que les montagnes, aujourd’hui, semblent n’appartenir à personne. Pourtant, en dehors des développements touristiques, de nombreux villages et hameaux en cours de repopulation pourraient annoncer un renversement de la tendance. Repérer des frémissements prometteurs, reconnaître les échanges existants et encourager des usages plus attentifs aux enjeux écologiques ; refaire des pentes et des versants une source de nourriture et un motif de coopération entre leurs habitants, mais aussi avec les villes toutes proches ; ces initiatives transalpines, qui s’inspirent d’une connaissance anthropologique de la vie montagnarde, font directement écho aux projets que nous avons présentés.

Le numéro s’ouvre sur une fascinante rêverie de l’architecte allemand Bruno Taut (1880-1938), publiée il y a tout juste un siècle. L’architecte et historienne Susanne Stacher restitue le contexte de la parution d’Architecture alpine (1919), un ouvrage composé de planches dessinées dans lesquelles Taut imaginait d’édifier les cimes alpines, voire des chaînes de montagnes entières. Des villes de papier, fleurs d’altitude multicolores, viennent coiffer les pentes et les sommets… L’architecture de verre, dotée d’une charge morale et politique salvatrice, amplifiait les formes ciselées des cristaux ; tandis qu’au traumatisme des tranchées de la Grande Guerre, les hauteurs de la Suisse restée neutre opposaient un saisissant contraste, susceptible de raviver le mythe alpestre de la pureté des reliefs. L’article salue la force suggestive de ces visions utopiques et montre leur écho dans les nombreux projets architecturaux et urbains réalisés par Taut.

Parler de moyenne montagne n’a de sens qu’en référence à des altitudes plus élevées, et ce numéro consacré aux reliefs devait faire une place aux sommets. L’entretien que nous a accordé Claude Jaccoux, alpiniste renommé et guide chevronné de la vallée de Chamonix, offre un aperçu d’une vie professionnelle entièrement dédiée à une passion : l’ascension des cimes. Ce témoignage rappelle que l’expérience esthétique de l’alpiniste, loin de se limiter aux satisfactions visuelles, engage l’ensemble du corps du grimpeur. Au cours d’un long apprentissage technique, les savoir-faire s’acquièrent par la répétition de l’effort et des épreuves d’endurance, qui ne sont pas étrangers aux joies de ce métier singulier. Le plaisir de l’ascension se nourrit aussi, dès le début, des lectures, des amitiés personnelles et des relations avec les autres guides et alpinistes, ainsi que des échanges avec celles et ceux que l’on emmène dans une course.

Apprendre des paysages de montagne, c’est aussi comprendre les relations entre les étages et les détours des chemins, éprouver physiquement les variations du relief par la marche en solitaire, qui suscite une conversation intérieure : un récit poétique de l’écrivaine Colette Mazabrard, composé à partir de plusieurs itinéraires dans les Pyrénées, entremêle le rythme des pas et l’imagination dans un même souffle. Les formes vivantes de la nature la plus proche, le long des sentiers, réveillent des souvenirs et des perceptions venues de l’enfance. La rêverie se nourrit de la présence épaisse de la montagne, de ses bruissements et de ses couleurs. Dans un style attentif aux aspérités et à l’étrangeté des lieux, l’écrivaine transcrit des sensations qui ravivent, le temps d’une randonnée printanière, la mémoire et les pensées.

La diversité des regards que l’on porte sur les pentes et les sommets se nourrit sans cesse de voyages et de l’imagination, à la manière d’un dialogue entre les mouvements du corps et l’immobilité plus contemplative d’un instant saisi au vol.

La diversité des regards que l’on porte sur les pentes et les sommets se nourrit sans cesse de voyages et de l’imagination, à la manière d’un dialogue entre les mouvements du corps et l’immobilité plus contemplative d’un instant saisi au vol. C’est ce dont témoignent aussi trois contributions de plasticiens venues d’horizons bien distincts. Les deux séries photographiques de ce numéro, que l’on présentera plus loin en détail, sont issues de parcours récents à travers deux types de reliefs très éloignés : les confins de la Suisse et de la Haute-Savoie pour Samuel Hoppe, l’Écosse pour Éric Poitevin – un texte de Jean-Christophe Bailly, qui suit le travail du photographe depuis de nombreuses années, introduit cette deuxième série d’images. Franck Léonard, plasticien et enseignant à l’École de Blois, arpente quant à lui le sud du Massif central. Ses deux croquis au stylo-bille suggèrent l’étendue des paysages ardéchois et la souplesse de leurs contours : les crêtes arasées de ce relief de plateaux s’étendent jusqu’au lointain, associant les creux de vallons arborés, de proche en proche, dans le mouvement continu d’horizons successifs. Cette ondulation évoque les fantômes des rivages marins qui bordaient, il y a plusieurs millions d’années, ce vaste massif.

Au terme de cet ensemble délibérément disparate, je propose d’ouvrir une réflexion plus transversale, inspirée par une formule d’Aldo Leopold, le plus célèbre des forestiers américains : « penser comme une montagne ». Le temps d’un bref tour d’horizon, j’interroge les différents sens de lecture de cette image, en confrontant des éléments historiques et quelques lectures à des considérations plus actuelles sur les paysages de montagne.

Carleton Watkins, Yosemite (Californie), 1865.

Ce numéro est marqué par une double absence. Jalil Amor, plasticien et designer, enseignait à l’École de la nature et du paysage depuis plus de vingt ans : par le dessin et le graphisme, mais aussi la recherche iconographique, le collage et le montage des couleurs, il initiait les élèves au processus exigeant et multiforme de la fabrication des images. Les qualités d’expression et de représentation qui distinguent de nombreux diplômes soutenus à Blois lui doivent beaucoup. Sa disparition à l’automne 2018 a donné lieu à plusieurs hommages, dont une exposition, présentée à l’école, d’exercices que plusieurs générations d’élèves avaient réalisés dans le cadre de son enseignement. Dans ces Cahiers, un texte de Marc Claramunt, paysagiste et enseignant à l’École de Blois depuis sa création, rend hommage à cette transmission et rappelle sa relation constitutive à l’enseignement du projet de paysage.

Une seconde disparition a endeuillé la préparation de ce numéro : celle de François Brunet, historien de la photographie et des images des États-Unis, survenue en décembre dernier. Ses travaux pionniers sur Timothy O’Sullivan ou Carleton Watkins, qui photographièrent les paysages de l’Ouest américain au XIXe siècle, ont ouvert de nouveaux champs de recherche. Le 13 octobre 2018, il avait tenu à l’École de Blois une conférence passionnante, « La circulation des paysages entre le mondial, le local et le privé », consacrée à l’étude de cartes postales américaines entre 1900 et 1950. Avec la générosité intellectuelle qui le distinguait, François Brunet avait accepté de contribuer à ces Cahiers en prolongeant certaines des analyses présentées à l’automne. De cette perspective stimulante, ne demeure que le titre prometteur qu’il nous avait transmis : « L’intermontagne : images de la “Suisse américaine” au XIXe siècle ». En hommage à ses travaux fondateurs qui n’ont pas fini d’inspirer les études photographiques et visuelles, notre prochain numéro publiera le texte de sa conférence sur la circulation des paysages.

Édito des Cahiers n°17 (2019)
Couverture : Alexandre Calame, Paysage suisse, c. 1830.

  1. Élisée Reclus, La Terre, description des phénomènes de la vie du globe, vol. I, Les Continents, Hachette, 1868, IIe partie, chap. III, p. 162-163.
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