Reprendre la clef des champs

Entretien avec Sébastien Marot, par Olivier Gaudin

Depuis vingt-cinq ans, Sébastien Marot arpente un champ de recherche souvent négligé par les théoriciens de l’architecture et de l’urbanisme : l’épaisseur temporelle des territoires habités. Sa réflexion historique et prospective s’étend à de nombreux sujets – l’altération des situations construites, les ancrages matériels de la mémoire, l’histoire environnementale, les usages de l’énergie – qui déclinent tous la métaphore du palimpseste. Depuis ses réflexions sur « l’alternative du paysage » et « l’art de la mémoire1 », il s’est intéressé aux facteurs de cumul et d’accélération de ces processus2, examinant « l’évacuation du foyer de l’architecture3 » puis « l’empreinte et arrière-plan des mondes urbains et métropolitains4 », tout en cherchant les motifs d’un « art d’espérer5 ».
Avec l’exposition « Agriculture et architecture : prendre le parti de la campagne6 », il interroge les relations entre trois techniques qui façonnent nos lieux et nos modes de vie à large échelle : l’agriculture, l’architecture et l’urbanisme. Aux hybridations millénaires a succédé une industrialisation accélérée. Partout, l’aménagement de l’espace a bouleversé les équilibres relatifs qui perpétuaient des milieux. Le constat est sévère : de nombreuses ressources vitales, à commencer par les sols agricoles, sont en voie d’épuisement.
Les impasses environnementales de nos systèmes de production, dont nous peinons encore à prendre toute la mesure, pèsent sur nos capacités d’imagination. À quelles échelles pouvons-nous renouveler notre pouvoir d’agir collectif ? Que nous est-il permis d’espérer à propos des paysages ? Dans cet entretien, Sébastien Marot prolonge ses travaux récents vers une vision désirable de formes négociées du paysage, ce qui permet d’envisager le positionnement critique des paysagistes.

Franchissements de limites :
comment en est-on arrivé là ?

Quels sont les principaux enseignements de l’histoire environnementale sur les transformations des paysages agricoles au siècle dernier ?

Comme l’explique mon ami agronome Matthieu Calame7, si le XIXe siècle a été le moment de l’industrialisation de l’artisanat, le XXe a été celui de l’industrialisation de tout le reste, et en particulier de l’agriculture. C’est le dernier secteur de l’économie à avoir été industrialisé, mais de manière assez radicale. Les deux guerres mondiales ont joué un rôle déterminant, et l’on peut même dire que l’industrialisation de l’agriculture a largement procédé comme recyclage de l’appareil industriel déployé pour ces deux conflits. Dès la fin du XIXe siècle, à la suite de Justus von Liebig8, les progrès de la chimie organique avaient permis d’identifier les moyens théoriques d’augmenter les rendements agricoles en synthétisant l’ammoniac par hydrogénation de l’azote atmosphérique, pour pallier l’épuisement des sources d’azote minéral, comme le guano du Chili – mais aussi les os de Waterloo et des catacombes de Sicile ! – qu’on exploitait pour enrichir les sols. Liebig avait d’ailleurs lui-même dénoncé le pillage de l’azote mondial par les grandes nations industrielles.

Wilhelm Trautschold, le laboratoire de chimie de Justus von Liebig à l’université de Giessen en 1840.

Au début du XXe siècle, les chimistes Fritz Haber et Carl Bosch9 mettent au point un procédé industriel pour produire des engrais à partir de l’azote atmosphérique. Le problème, c’est que le coût énergétique de ce procédé à base d’explosion était prohibitif. Or, pendant la Première Guerre mondiale, ce que l’on jugeait inabordable pour l’agriculture devient nécessaire pour les explosifs. Haber et Bosch jouèrent aussi un rôle dans le développement des gaz de combat. Une énorme industrie se mit alors en place qui serait ensuite – surtout après 1945 – recyclée en dispositifs de production d’engrais, pesticides, herbicides, etc. Ce qu’on appelle l’industrialisation de l’agriculture, c’est donc le fait qu’on a adapté les territoires, les travailleurs et les modes de production agricoles à ces nouveaux outils, les engrais et la mécanisation, plutôt que l’inverse. Commence ainsi, dès les années de guerre, la green revolution : la révolution industrielle agricole orchestrée par les fondations Ford et Rockefeller, avec en particulier Norman Borlaug10.

Des équipes sont envoyées au Mexique puis en Inde pour accélérer la sélection des semences et des types de céréales, en particulier de blé ; pour sélectionner et standardiser les plantes de manière qu’elles soient solides, nourrissantes et pratiques à cultiver puis à exporter. Cette révolution verte s’exporte au cours des années 1960 et 1970 vers une grande partie des pays du tiers-monde. Elle a démultiplié la production, ainsi que la productivité par travailleur – mais à un coût énergétique dont on commence seulement à se rendre compte qu’il est exorbitant. Ses autres effets ont été une très grande homogénéisation des plantes, des sols, et une accélération formidable de l’exode rural. L’abandon de quantité de territoires mal adaptés à ces nouvelles technologies a donc engendré un bouleversement énorme des territoires et des paysages agricoles. Ce qui est frappant, c’est la rapidité extraordinaire avec laquelle le phénomène s’est produit.

Le quartier des scieries à Chicago : une ville dans la ville. Charles Graham, Harper’s Weekly, 1883.

L’industrialisation a modifié en profondeur les relations quotidiennes de proximité et de porosité entre villes et campagnes. Comment caractériser cette transformation ?

Reprenons le modèle de Johann von Thünen11 : vers 1830, juste avant que la révolution industrielle ne commence à produire ses effets, ce physiocrate allemand décrit la façon dont le territoire d’une économie agrarienne tend à s’organiser, autour d’une ville, en une série d’anneaux concentriques. Dans la situation abstraite d’une plaine étale, on obtient un schéma idéal en forme de cible, où l’usage des sols est dicté par un gradient qui tient au soin que demandent les différentes cultures, à leur poids relatif et à leur nature plus ou moins périssable. On trouve d’abord le maraîchage qui réclame une attention constante, avec les produits laitiers périssables ; ensuite le bois de chauffe, dont on avait un besoin constant ; puis des cultures plus ou moins extensives de céréales, associées avec du petit élevage. Enfin, au plus loin, les pâtures, parce que si les animaux sont lourds… ils marchent tout seuls. C’est ce schéma gravitaire qui va se désagréger avec l’industrialisation, en particulier avec l’arrivée du train.
Von Thünen observait lui-même que ce schéma idéal n’existait jamais à l’état pur, parce que la topographie, la présence d’un cours d’eau ou la fertilité relative des sols venaient partout perturber sa logique. Mais d’une manière générale, une fois ces facteurs pris en considération, le schéma fonctionnait assez bien. Sauf qu’au moment même où il la décrivait, cette ordonnance commença à se déliter. Le livre de William Cronon sur Chicago12 explique bien comment tout cela s’est dissout. En quelques décennies, comme l’écrit Karl Marx en 1848, « tout ce qui est solide se volatilise » : grâce au chemin de fer et aux énergies fossiles, chaque région se spécialise dans son avantage comparatif pour tenir sa place dans un marché de plus en plus global. Pourtant, c’est assez tardivement que, pour l’agriculture, les choses se désolidarisent et que le basculement s’accélère au point de constituer une rupture.

Diagramme de Johann Heinrich von Thünen : l’État isolé avec ses cercles de cultures et de ressources (1826). Redessiné dans les années 1920 à des fins pédagogiques.

Les paysages ruraux de friches ou de « délaissés » agricoles peuvent-ils être perçus comme une réserve, et non pas seulement comme un « désert » ?

Sans doute, quand ils n’ont pas été trop oubliés… ces paysages se sont tout de même dégradés ou ruinés. De la diversification ou de la recomplexification, il y en a eu en partie ; par exemple, le regain de la forêt dans le cas français est très évident. Et ce n’est pas ici de la forêt gérée de manière industrielle que je parle ; la gestion en monoculture est antérieure à la grande simplification agricole, et James C. Scott voit dans la gestion des forêts un théâtre d’opérations de la rationalisation des pratiques d’État13, en amont, déjà, de l’industrialisation massive. Mais dans des territoires comme les Cévennes, l’enfrichement produit une forêt différente. Il y a une certaine variété mais aussi de la perte pure et simple : perte des systèmes de polyculture, des micro-infrastructures agricoles comme les terrasses ou les dispositifs de gestion de l’eau, etc. On peut voir l’enfrichement comme un enrichissement biologique mais c’est aussi une perte, y compris de savoir-faire techniques. Quand on se promène dans les Cévennes ou en Lozère, dans les forêts de châtaigniers et d’autres essences, il faut se rendre attentif pour voir, en dessous, tous les résidus de ces structures agricoles. Celles-ci comprenaient le châtaignier, avec d’autres essences qui avaient plus ou moins d’utilité, soit pour le maintien des sols, soit pour leurs qualités nutritives. Mais pour nous, cette complexité-là est devenue illisible ; il faut apprendre à voir les calades, les clèdes, ces abris où l’on stockait les châtaignes pour les faire sécher…

Ces sites configurés ont constitué peu à peu une grammaire qui a fonctionné pendant un temps que l’on peut dater et décrire. Ces syntaxes ont perduré parce qu’elles étaient efficaces pour nourrir des populations. C’est pourquoi le simple fait qu’elles aient été là, alors qu’on se préoccupe de durabilité, doit nous intéresser

Quel besoin a-t-on de se rendre attentif à cette complexité des paysages ruraux en friche ?

S’il faut apprendre à relire ces paysages, ce n’est pas nécessairement pour les reconstruire ; mais le simple fait qu’ils l’aient été, qu’ils représentent de l’énergie grise – informationnelle mais aussi énergétique –, ce fait plaide déjà pour eux. Ces sites configurés ont constitué peu à peu une grammaire qui a fonctionné pendant un temps que l’on peut dater et décrire. Ces syntaxes ont perduré parce qu’elles étaient efficaces pour nourrir des populations. C’est pourquoi le simple fait qu’elles aient été là, alors qu’on se préoccupe de durabilité, doit nous intéresser pour savoir quelles leçons en tirer.

La deuxième raison est que ce qui a permis de s’en affranchir, à savoir l’abondance d’une énergie peu chère et des moyens de transport extrêmement puissants, n’est peut-être plus là pour très longtemps. Depuis une quarantaine d’années, les alertes se sont multipliées et s’aggravent fortement sur la possibilité qu’on ne dispose bientôt plus de moyens de poursuivre ce développement, ni même d’entretenir les infrastructures qui l’ont permis.

L’écologie au tournant

Avec les nouveaux dispositifs législatifs qu’adoptent de nombreux pays, aurions-nous enfin les moyens de surmonter la longue indifférence de l’aménagement du territoire et de l’urbanisme à l’égard des ressources du sol, qu’elles soient énergétiques ou alimentaires ?

On peut dire que les années 1960 et 1970 marquent un tournant. Les idées « environnementales » existaient déjà14, certes, mais durant cette période, elles commencent à s’agréger en un discours ramifié et articulé. Là aussi, la Seconde Guerre mondiale a joué un rôle fondamental. Hiroshima et les autres bombardements donnent une ampleur inédite à la conscience des dégâts que peuvent produire les technologies. Le sentiment de la menace que ces dernières font peser sur les processus vivants monte en régime.

Mais il y a autre chose. Dès 1947 paraissent deux livres importants ; or, s’ils n’ont pas de rapport direct avec la puissance nucléaire, ils en ont en revanche beaucoup avec l’agriculture. L’un de ces livres, Road to Survival (« La voie de la survie ») de William Vogt15, pose l’idée que la survie même de l’humanité est en jeu ! Vogt avait été envoyé au Chili par l’administration américaine pour comprendre pourquoi les oiseaux sur les côtes du Pacifique produisaient moins de guano (constat qui accélérait alors la production d’engrais artificiels). L’autre grand livre de 1947 sur le sujet est Our Plundered Planet (La Planète au
pillage), de Fairfield Osborn16. Ces deux ouvrages font entendre une alarme malthusienne – ce qui les rendra odieux à toute une branche de l’environnementalisme des années 1970.

Au lendemain de la guerre, on voit donc cette montée de la prise de conscience aux États-Unis. Plus tard, en 1962, le livre de Rachel Carson17 est aussi très lié à la question de l’agriculture, puisqu’il dénonce les effets délétères des pesticides. Quelques mois avant était paru le livre tout aussi important de Jane Jacobs sur le déclin des villes dû aux politiques de rénovation18. On peut considérer ces deux chercheuses comme deux sentinelles, l’une sur le terrain de l’agriculture, l’autre sur celui de la ville. J’ajoute à ces deux références la figure de Murray Bookchin qui publie au même moment Notre environnement synthétique19, un livre fondamental, bien que son orientation anarchiste l’ait maintenu dans une forme de marginalité par rapport aux deux que je viens de citer.

Ce sont donc là différents sens de l’écologie. Comment les distinguer ?

On pourrait peut-être avancer une distinction entre trois volets : l’écologie sociale, l’environnementalisme, et le discours écologique qui se fonde sur la discipline scientifique pour dire quelque chose de l’état du monde, sans s’identifier à la discipline pure. Ce dernier discours a plus ou moins d’affinités avec l’environnementalisme mais ne se confond pas nécessairement avec sa doxa conservationniste. Il est donc utile de distinguer ces discours. Bookchin peut constituer un repère utile. On pourrait résumer son propos à l’idée suivante : si l’humain exploite et malmène la nature, c’est parce qu’il exploite et malmène d’autres humains. Pour lui, une société équitable ne saurait détruire la nature, et c’est pourquoi l’écologie sociale qu’il défend est avant tout politique. Parce qu’il fait une priorité de la lutte contre la hiérarchie sociale, il voit dans la plus grande partie du mouvement environnemental des techniciens du statu quo. À ses yeux, ils veulent sauver un système d’exploitation qui est la cause des problèmes. Il a donc une position anarchiste, dont l’originalité est de prendre la question environnementale comme levier pour mettre en évidence les impasses où conduit la hiérarchie sociale. Symétriquement, il critiquera les anarchistes qui se focalisent sur les questions sociales au point d’éluder leur dimension environnementale. C’est dans cette visée qu’il ouvre un institut d’écologie sociale dans le Vermont après avoir quitté New York dont il était originaire. Il n’a pas été sans rapport, de ce point de vue, avec des techniciens et des scientifiques, comme les Todd20.

Les horizons du pouvoir d’agir :
qu’est-ce qu’un monde ?

Vous identifiez quatre « tendances » stratégiques pour qualifier les rapports entre urbanisme et agriculture afin de surmonter la « rupture métabolique » entre ville et campagne : l’incorporation (productiviste et hypercapitaliste), l’infiltration (l’agriculture urbaine dans les interstices), la négociation (un urbanisme agricole intégrant la conception de milieux vivants) et la sécession (quitter la ville et son influence, pour de bon, afin de rechercher l’autonomie locale). L’un de ces horizons semble vous attirer davantage que les autres : celui de la sécession, sous l’égide du mouvement de la permaculture. Pourquoi ?

Quand, il y a trois ans, j’ai lu le livre de David Holmgren, Permaculture: Principles & Pathways Beyond Sustainability21, j’ai été très frappé de voir que les quatre caractéristiques du « suburbanisme » que j’avais repérées dans « L’alternative du paysage22 » en 1995 – le paysage comme anamnèse, comme pensée en épaisseur, comme pensée relationnelle et enfin comme processus – étaient partie intégrante de la permaculture ! Et mises en œuvre, donc, par des gens rompus à la conception et l’entretien de milieux vivants, nourriciers et résilients. Certes, à l’échelle domestique ou microcommunautaire, ce qu’on leur oppose souvent comme un argument. Entièrement investis dans l’approfondissement et l’épanouissement d’un monde, c’est-à-dire d’un milieu interspécifique plus ou moins autosuffisant, les permaculteurs ne sont pas exactement des paysagistes. Dans l’exposition, j’ai souhaité insister sur ces gens qui, dès 1978, définissent une discipline de design, fondée sur l’approche d’un paysage productif, cultivé ; une authentique théorie de la conception destinée à répondre à la condition de descente énergétique décrite par Howard Odum23. Les travaux d’Odum, très peu connus en France, même s’ils furent en quelque sorte vulgarisés par Joël de Rosnay dans Le Macroscope (1974), ont exercé, comme le rapport Meadows au Club de Rome24, une influence déterminante sur le jeune Holmgren. Fils d’activistes communistes australiens, dont la pensée critique a été très tôt affûtée, ce dernier pensait faire des études d’architecture. Mais après une année de pérégrinations à travers l’Australie, il rejoint le département d’Environmental Design de l’université de Hobart, en Tasmanie, où, stimulé par sa rencontre avec Bill Mollison, il se met en quête d’une sorte d’articulation entre agriculture, landscape architecture et écologie. Permaculture One, que Mollison publiera en 1978, et qui va lancer tout le mouvement, est pour l’essentiel le mémoire de licence d’un extraordinaire étudiant de vingt et un ans, qui entrecroise plusieurs veines de réflexion fondamentale afin de définir les principes d’une « agriculture permanente ». Ce syntagme avait déjà été utilisé par des agronomes critiquant la rupture métabolique produite par l’industrialisation des pratiques agricoles25. Parmi ses références, on trouve, outre les écologistes et environnementalistes, des paysagistes comme Ian McHarg, ou l’éleveur australien Percival Alfred Yeomans, mais aussi des théoriciens de l’architecture et de l’urbanisme comme Kevin Lynch ou Christopher Alexander. C’est à un architecte et critique anglais, Colin Moorcraft, que Holmgren emprunte l’idée d’un système technique postindustriel fondé sur les principes d’intégration circulaire, de flexibilité, ou réparabilité, et de coopération : un système « où chaque élément remplit plusieurs fonctions et où chaque fonction est remplie par plusieurs éléments26 ». Je trouve cette formule, que les permaculteurs ont adoptée comme une sorte de mantra, extrêmement pertinente car elle profile une sorte d’alterfonctionnalisme (très différent du fonctionnalisme canal historique du Mouvement moderne en architecture et en urbanisme) qui serait fondé non pas sur le modèle de la machine ou de l’industrie, mais sur celui de l’écosystème. Pour toutes ces raisons, et parce que la permaculture constitue l’une des seules théories pratiques du projet à avoir émergé du sein même des préoccupations environnementales contemporaines, elle me semble offrir une mine de leçons et de réflexions pour les architectes et les paysagistes, tout comme le biorégionalisme en offre une aux « urbanistes ». Ce sont quelques-unes de ces leçons que nous avons essayé de dégager dans « Taking the Country’s Side ».

Trees in a Whole System (« Arbres intégrés à des relations systémiques »), Bill Mollison, Permaculture, A Designer’s Manual, Tagari Publications, 1988.

Les quatre récits que je propose d’identifier sur la dialectique ville/campagne, agriculture/architecture, sont latents ; ils existent déjà, mais sans toujours être clairement différenciés les uns des autres. Il règne même une certaine confusion intellectuelle au sujet de ce qu’on entend par agriculture urbaine. C’est pourquoi j’ai proposé de les distinguer comme les quatre pôles d’une boussole. Cela ne veut pas dire qu’ils s’excluent mutuellement les uns les autres, mais simplement qu’ils représentent quatre interprétations différentes, et parfois diamétralement opposées, des raisons de l’impasse environnementale où nous nous trouvons.

Donc, si je défends à ce point la sécession, c’est déjà pour la faire coexister avec les autres : pour la faire reconnaître comme un discours sensé, dans lequel la permaculture est toujours plus ou moins présente – même si David Holmgren n’utiliserait sûrement pas le mot de sécession, que je choisis à dessein de façon un peu provocante. Ce récit est nettement antimétropolitain, ou plutôt il refuse de se définir par rapport à la réalité métropolitaine ; il cherche à définir d’autres agencements. Posons-nous en effet la question : que sont les métropoles aujourd’hui ? Par-delà les descriptions générales et statistiques, ce sont aussi des dispositifs qui jouent un rôle très puissant dans la réalité comme dans l’imaginaire. Les métropoles sont d’étranges réalités territoriales qui ne sont pas définies par des limites, qui sont foncièrement dynamiques, et qui se présentent aujourd’hui comme les grands acteurs, au point d’englober tout ce qui n’est pas elles… L’ambition de s’affranchir de l’orbite des métropoles, quand bien même on se trouverait physiquement dans leur zone d’influence, est une position qui mérite d’être regardée et qui a beaucoup d’arguments à faire valoir, comme le montrent tant la permaculture que le biorégionalisme.

Du point de vue du paysage, notamment, ces quatre récits sont très différents. Celui de la sécession vous semble être celui qui possède le plus d’« imagination historique », écriviez-vous dans « L’envers du décor ». Pourriez-vous expliciter cette formulation et dire en quoi ce récit nous aide à entrevoir le renouvellement des lieux habités ?

Par « imagination historique », j’entends une certaine capacité à s’affranchir des discours présentistes et à rétro-innover en allant chercher dans l’histoire d’autres récits et d’autres jurisprudences que ceux dont nous avons les oreilles rebattues, et qui justifient une sorte de statu quo. Les démarches « sécessionnistes » m’intéressent parce qu’elles bousculent l’habitude que nous avons prise de ne plus conjuguer la notion de monde qu’au singulier, pour désigner la condition globalisée qui serait la nôtre, et parce qu’elles osent poser la question suivante : qu’est-ce qu’un monde ?

Un monde est à la fois un moment et une maquette du monde, c’est-à-dire un territoire physique et symbolique où l’on pourrait imaginer de projeter l’entièreté de son existence.

Pour tâcher d’y répondre, je dirais qu’un monde est à la fois un moment et une maquette du monde, c’est-à-dire un territoire physique et symbolique où l’on pourrait imaginer de projeter l’entièreté de son existence, parce que sa disposition et sa configuration, les soins apportés à son ménagement et son amélioration en font un lieu de séjour, complet dans son genre. Par « y projeter l’entièreté de son existence », je veux dire qu’un monde est un territoire relativement autonome, qui pourrait au besoin se suffire : un territoire viable, capable de satisfaire au minimum, et si possible mieux encore, l’ensemble des « fonctions » essentielles (habiter, travailler, se récréer, mais aussi se nourrir, se retrouver, échanger, converser…) que l’industrialisation avait séparées.

On objectera qu’avec la mondialisation il n’y a plus qu’un monde en ce sens, qui s’identifie avec le monde ; qu’aucune partie, pays, région ou commune n’est plus capable de constituer un monde viable en soi, et que le principe moral de la liberté exige que chaque individu puisse se composer son monde, à la carte, en fonction de ses désirs (et de ses moyens). Ainsi l’individu contemporain, si l’on pousse à la limite la logique de l’individualisme occidental, se conçoit-il comme un navigateur et un consommateur de sphères, de milieux et de territoires, comme un agent nomade. Il distribue son temps entre une base privée, des lieux de travail, d’autres où bavarder, frayer et se divertir, et des vacances ici et là, sur un gradient qui va de la retraite campagnarde jusqu’à toutes sortes de confins exotiques, en passant par les resorts et autres bases de loisirs.

Pour l’essentiel, la réponse des urbanistes consiste à évacuer la question de savoir ce que peut être un monde, au profit d’une politique des accès et de la mobilité. Cette démarche vise à accroître la porosité et l’isotropie des territoires habités, à désenclaver leurs abcès de pauvreté, à promouvoir mobilités douces et plates-formes multimodales, ou encore à cultiver les « externalités positives » d’une meilleure coexistence entre les diverses composantes de la ville horizontale (champs cultivés, jardins, quartiers résidentiels, zones d’activité ou de chalandise, équipements, espaces publics, etc.) et à soutenir leur fonctionnement écosystémique dans leur environnement spécifique. Sans en contester le bien-fondé, on peut s’interroger sur l’horizon de cette démarche et sur le sens de la durabilité ou de la résilience dont elle se réclame. Bien souvent, ces diverses intentions sont plutôt superposées (comme un éventail de politiques) que véritablement articulées dans une philosophie du monde en question. Ce qui fait défaut, c’est une éthique qui, tout en restant ouverte au possible et à l’opportun, serait attentive à renforcer la capacité du territoire à constituer un monde viable en soi, c’est-à-dire un paysage et un patrimoine de ressources qui lui permettent de résister à une récession qui affecterait la capacité de ses habitants à « aller voir ailleurs si j’y suis ».

Alertes environnementales majeures, ralentissement général de la croissance, épuisement des énergies fossiles, tout indique que les conditions exceptionnelles qui ont permis le déploiement des flux et de la mobilité généralisée au cours du dernier siècle et demi, et en particulier depuis 1950, sont en train de faire défaut pour de bon. Dans cette situation, l’attitude responsable ne consiste pas à souhaiter que tous puissent accéder à l’ubiquité cosmopolite du monde et au sampling des territoires mais, au contraire, à épouser l’horizon des plus démunis, et à faire en sorte que, en embrassant davantage d’altérités, cet horizon constitue lui-même un monde. C’est du moins ainsi que je traduirais aujourd’hui ce que j’entendais il y a vingt-cinq ans lorsque j’écrivais que l’enjeu de la condition « suburbaine » n’était plus l’extension des villes, comme cela avait été le cas pour la condition urbaine et l’urbanisme, mais bien l’approfondissement ou l’épaississement des territoires.

Toute la jurisprudence théorique et pratique que j’ai essayé d’exposer dans « Taking the Country’s Side » avec des références à la permaculture, aux régionalistes et aux mouvements back-to-the-land, est destinée à soutenir une réflexion en ce sens. Dans l’hypothèse fort plausible où une sévère descente énergétique affecterait bientôt la mobilité générale, il serait peut-être temps, après des décennies d’éloges du nomadisme, de commencer à enchanter les conditions et les vertus d’une sédentarité épanouissante.

Entretien paru dans Les Cahiers n°18, « La mesure du vivant » (2020)
Photo de couv. : Centre expérimental de Fukuoka (Japon). F. H. King, Farmers of forty centuries. Permanent agriculture in China, Korea and Japan, 1911.

  1. Publiées dans Le Visiteur, revue qu’il a fondée au début des années 1990.
  2. Sébastien Marot, « Envisager les hyperpaysages », Les Cahiers de l’École de Blois, n° 12, 2014.
  3. Sébastien Marot, « Hearthbreaking », Marnes. Documents d’architecture, n° 4, 2016.
  4. Sébastien Marot, « L’envers du décor », dans Augustin Rosenstiehl (dir.), Capital agricole, Pavillon de l’Arsenal, 2018.
  5. Sébastien Marot, « De l’art de la mémoire à l’art d’espérer », dans Panos Mantziaras et Paola Viganò (dir.), Urbanisme de l’espoir. Projeter des horizons d’attente, MétisPresses, 2018.
  6. « Agriculture and Architecture: Taking the Country’s Side », exposition présentée à la Triennale d’architecture de Lisbonne 2019.
  7. Voir Matthieu Calame, Comprendre l’agroécologie, Charles Léopold Mayer, 2016. Voir aussi « Territoire agricole : Après l’industrie ? Le jardin ! », Les Cahiers de l’École de Blois, n° 9, 2011.
  8. Justus von Liebig (1803-1873), figure majeure de la chimie organique.
  9. Fritz Haber (1868-1934) et Carl Bosch (1874-1940), chimistes allemands, furent lauréats du prix Nobel de chimie, respectivement en 1918 et en 1931.
  10. Norman Ernest Borlaug (1914-2009), agronome américain, a reçu le prix Nobel de la paix en 1970.
  11. Johann Heinrich von Thünen (1783-1850), économiste et agronome allemand, fut l’un des grands analystes de la productivité agricole.
  12. William Cronon, Chicago, métropole de la nature (1991), traduit de l’anglais (États-Unis) par Philippe Blanchard, Zones sensibles, 2020.
  13. James C. Scott, Seeing like a State: How Certain Schemes to Improve the Human Condition Have Failed, Yale University Press, 1998.
  14. Un repère important est le livre de George Perkins Marsh, Man and Nature, or Physical Geography As Modified by Human Action (1864), que Lewis Mumford qualifiait de « fountainhead of the conservation movement ».
  15. William Vogt (1902-1968), écologue et ornithologue américain.
  16. Henry Fairfield Osborn (1887-1969), naturaliste américain, fut un pionnier du mouvement conservationniste en faveur de la protection de la nature.
  17. Rachel Carson, Printemps silencieux (1962), traduit de l’anglais (États-Unis) par Jean-François Gravrand et Baptiste Lanaspeze, Wildproject, 2012.
  18. Jane Jacobs, Déclin et Survie des grandes villes américaines (1961), traduit de l’anglais (États-Unis) par Claire Parin, Parenthèses, 2012.
  19. Murray Bookchin (1921-2006), militant anarchiste libertaire et auteur de nombreux ouvrages, est l’un des principaux inspirateurs de la gauche écologiste américaine. Voir Notre environnement synthétique. La naissance de l’écologie politique (1962), traduit de l’anglais (États-Unis) par Denis Bayon, Atelier de création libertaire, 2017.
  20. John et Nancy Jack Todd ont joué un rôle important dans le mouvement du « design écologique », en particulier en tant que cofondateurs du New Alchemy Institute, lieu de recherche indépendant en biologie et agronomie d’intérêt public, actif à Cape Cod de 1969 à 1991.
  21. David Holmgren, Permaculture. Principes et pistes d’action pour un mode de vie soutenable, traduit de l’anglais (Australie) par Agnès El Kaïm, Rue de l’Échiquier, 2017.
  22. Dans Le Visiteur, n° 1, 1995.
  23. Howard Odum, Environment, Power and Society, Hoboken, Wiley & Sons, 1971 ; Howard et Elizabeth Odum, A Prosperous Way Down, Principles and Policies, University Press of Colorado, 2001.
  24. Dennis Meadows et al., Les Limites à la croissance (dans un monde fini) (1972), traduit de l’anglais (États-Unis) par Agnès El Kaïm, Rue de l’Échiquier, 2012.
  25. Voir Franklin H. King, Farmers of Forty Centuries, or Permanent Agriculture in China, Korea and Japan, Madison, 1911, et J. Russell Smith, Tree Crops: A Permanent Agriculture, Harcourt, Brace and Co, 1929.
  26. Colin Moorcraft, « Designing For Survival », Architectural Design, juillet 1972, traduction à paraître dans Marnes, documents d’architecture, n° 5, 2020.
Top