Des jardins extraordinaires

Les jardins ouvriers de Leipzig – et d’ailleurs

Stephan Weitzel

Quand je descends ma rue jusqu’au bout, est-ce que je me heurte au béton ? Du tout. Au bruit ? Non. À la pestilence ? Non plus. Ce qui me saisit, ce sont des senteurs de terre fraîchement bêchée, des parfums de roses se mariant avec les choux, un effluve d’ail, sans oublier un soupçon de bière de fin de journée ou la réminiscence d’une grillade du dimanche…

Quand je descends ma rue jusqu’au bout, je me retrouve dans un secteur, grand de quelques hectares, de ces jardins communément appelés, en Allemagne, des Schrebergärten. Je ne vis pourtant pas en périphérie. Ces groupements de jardins ouvriers ou familiaux se rencontrent dans toute la ville. Leipzig se réjouit de bénéficier de la plus forte densité de tels jardins dans une ville allemande : plus de 32 000, alors que Berlin, six fois plus peuplé, n’en compte qu’un peu plus du double. Ces jardins, dans leur ensemble, contribuent à l’organisation du territoire et du paysage urbains et constituent un tiers des espaces verts de Leipzig.

Jardins ouvriers sur le territoire de la commune de Leipzig, ville de Leipzig, service d’Urbanisme, 2017.

Contrairement aux pavillons périurbains et d’entrée de village où règne souvent le goût des grandes surfaces de bricolage, l’esthétique des jardins ouvriers est plutôt inspirée du système D. Ce sont des hauts lieux du bricolage low-tech, du troc et de la récupération, c’est-à-dire d’un certain degré d’économie circulaire ; et, pour ce qui est de la culture des terres, de l’écologie et de la préservation de poumons verts au cœur des villes.

Le jardin ouvrier, à ses débuts, est plutôt un phénomène urbain qui tend à rendre un terrain aux sans-terre, dépossédés par leur migration vers les centres industriels.

Ces dernières années, un nouveau public a découvert dans le jardin ouvrier une possibilité d’échapper à la pression du marché immobilier, au moins pour s’assurer un lopin de terre. Mais la pression persiste et les terrains, bien que protégés en principe, subissent la raréfaction d’espaces de plus en plus convoités par des développeurs de nouveaux quartiers résidentiels.

Une jeune classe moyenne urbaine, éco-consciente, souvent cosmopolite, redéfinit donc quelque peu ces espaces et se frotte à l’ancienne image – bourgeoise et petite-bourgeoise – du jardin ouvrier comme comble de la beaufitude et de la ringardise, du kitsch (pensez aux nains de jardin), mais aussi du nationalisme fier de son drapeau et du chez-soi.

L’ordre simplifie la vie

Pour désigner « ces espaces verts », on utilise également les équivalents allemands de petit jardin, parcelle, jardin familial, jardin de pauvre. Ou, en référence plus explicite au bâti : cabanon ou datcha, ce dernier terme étant utilisé quasi exclusivement à l’Est, dans les régions qui formaient jadis la République démocratique allemande (RDA), sous influence soviétique.

Les jardins sont regroupés en associations, intitulées Kolonien dans certaines villes. Comme ils portent le nom de fleurs, de rues adjacentes ou de lieux-dits, il peut aussi arriver que se créent, involontairement, des doubles sens. Ma première adresse à Berlin1, dans le quartier dit africain en raison de la désignation de ses rues, se situait à l’angle de la Togostraße, et au bout de cette impasse, à l’entrée d’un secteur de jardins ouvriers, se trouvait un panneau où l’on pouvait lire : Kolonie Togo.

De nos jours, il existe environ 15 000 de ces associations dans le pays, pour un peu plus d’un million de jardins. Ce nombre fait de l’Allemagne le pays le mieux doté de l’Union européenne, suivi de près par la Pologne avec un peu moins d’un million. De tels chiffres contrastent avec celui, plutôt faible, des jardins ouvriers en France : avec des variations considérables selon les sources, elles-mêmes peu nombreuses, on en compte environ 25 000. Ce nombre limité s’explique avant tout par le fait que durant les décennies d’après-guerre, une majorité de ces jardins a succombé à la construction de nouveaux quartiers, alors que dans les villes allemandes, par exemple, grâce à une législation datant des années 1920 très jalousement appliquée, tant à l’Ouest qu’à l’Est, la plupart des paradis verts au sein des villes ont été protégés.

Cabanes historiques dans la partie à ciel ouvert du Deutsches Kleingärtnermuseum de Leipzig. Les cabanes datent des années 1920 et représentent des modèles normés, produits en série, et caractéristiques de certaines villes ou régions.

Ce million de jardins occupe une surface totale de 460 km2, soit un peu plus de quatre fois la taille de Paris intra-muros. Le terrain appartient le plus souvent aux communes mais aussi aux deux Églises, et plus rarement à un particulier. Le jardinier loue donc sa parcelle moyennant, selon la ville, une somme annuelle située entre 50 et 300 euros pour le loyer et pour la cotisation à l’association gérante ; à quoi s’ajoute le coût de l’électricité et de l’eau. Pour faire simple, le coût moyen avoisine un euro par jour. Outre la location du terrain, on achète le bâti et les plantations. Le jardinier sortant et le jardinier entrant font appel à un expert qui suit pour son calcul un barème : chaque arbuste, chaque arbre, le parterre de navets comme les rosiers, la clôture et les pavés et bien sûr le cabanon et son équipement, tout est pris en compte, tout a un prix. On trouve des annonces de vente pour quelques centaines jusqu’à quelques milliers d’euros, et parfois même des offres gratuites – à condition de faire bonne figure lors du casting devant les jardiniers aguerris trop âgés pour continuer ou qui partent s’installer dans une autre ville. Car nul ne lâcherait son jardin chéri de son plein gré. Pour le prix donc d’un seul voyage de vacances d’été, on peut se procurer un lieu de villégiature pérenne, tout proche de son domicile mais suffisamment dépaysant pour oublier le quotidien, et ce tout au long de l’année. Le droit au paysage, peut-on dire alors en jouant sur les mots, est un droit commun.

Au commencement était le besoin

Ce fut l’une des raisons fondamentales pour créer de tels jardins au cours du XIXe siècle marqué par l’industrialisation : procurer à la classe ouvrière qui s’accroissait à une vitesse spectaculaire2 un endroit à la fois de ressourcement pour maintenir la santé – donc la force de travail – et d’économie par la culture de plantes comestibles pour le soulagement des foyers.

Il n’est guère surprenant que l’Angleterre soit le premier pays à voir apparaître des jardins destinés aux ouvriers travaillant dans les chaudrons de l’industrie impériale. Des hydres à la Dickens au coin de verdure. C’est en 1809, dans le village de Great Somerford dans le Wiltshire, non loin de Bath et de Bristol, que les free gardens ont vu le jour. Que s’était-il passé ?

Depuis le Moyen Âge, les commons servaient de terre commune pour le pacage ou pâturage, ou pour en extraire la tourbe. Au terme du long processus historique de l’enclosure, c’est-à-dire l’appropriation progressive des terrains communautaires par des particuliers – riches –, il ne restait plus, lors de l’industrialisation, assez de terres pour subvenir aux besoins des familles ouvrières. À Great Somerford, le pasteur Stephen Demainbray, chapelain du roi George III, obtient alors auprès du souverain la cession de deux hectares et demi de ses terres au profit des ouvriers les plus pauvres. Suivent deux autres hectares un peu plus tard. Les parcelles ainsi obtenues sont appelées, comme ensuite partout dans le pays, des allotments, des attributions. Il subsiste aujourd’hui une cinquantaine de ces premiers jardins. Le mardi après Pâques, depuis plus de deux siècles, les parcelles sont inspectées et les contrats, annuels, reconduits pour une autre douzaine de mois.

Chaque pays industrialisé, dans le cadre de sa juridiction et de son organisation sociale et politique, connaît sa propre histoire de la genèse des jardins ouvriers. Mais une constante apparaît : la présence de médecins et d’ecclésiastiques comme moteur de ce développement. Ce qui est propre à tous les pays, c’est que le jardin ouvrier, à ses débuts, est plutôt un phénomène urbain qui tend à rendre un terrain aux sans-terre, dépossédés par leur migration vers les centres industriels. En ce sens, celui-ci vient se substituer au jardin nourricier de la ferme. En parallèle de cette vision utilitaire et du souci de continuer à travailler la terre, se joue peut-être aussi une dimension spirituelle : témoigner, dans les « fourmillantes cités », non seulement du passage des saisons, mais aussi des différentes strates de temps. Voir pousser autant les annuelles et les vivaces que l’arbre fruitier qui un jour, ayant pris racine dans le nouveau refuge, offrira son ombre aux enfants et petits-enfants.

En Allemagne, l’avènement des jardins ouvriers commence avec les « jardins de pauvres » à la fin du XVIIIe siècle, dans un pays qui n’en est pas encore un, mais plutôt un territoire marqué par une multitude d’États dont de minuscules et fragmentées principautés. Peu avant 1800, le Landgraf Carl de Hesse, dans son territoire du nord de Kappeln sur la mer intérieure de la Schlei qui donne sur la Baltique, incite à la création de parcelles destinées aux pauvres. Ces jardins seront connus comme Carlsgärten. C’est dans le même Kappeln que se fonde au printemps 1818 la première association de jardins ouvriers, nommée Reeperbahn3, qui existe encore de nos jours. D’autres régents du nord au sud, d’est en ouest suivent l’exemple ; puis, au fur et à mesure de l’industrialisation et de l’urbanisation de la deuxième moitié du XIXe siècle, des patrons d’entreprise, ou encore la Croix-Rouge et les compagnies de chemins de fer.

C’est autour de l’histoire des jardins de la Croix-Rouge que se dessinent de premiers ponts entre l’Allemagne et la France. Préoccupé par des aspects de santé publique – notamment la tuberculose –, Alwin Bielefeldt, maître à penser des jardins de la Croix-Rouge allemande, se rend à Paris pour l’Exposition universelle de 1900. Il y voit une présentation des jardins ouvriers de Paris et de la Ligue française du coin de terre et du foyer. Il rencontre celui que l’on considère comme le père fondateur du jardin ouvrier4 en France : l’abbé Jules Lemire, de Hazebrouck. Bielefeldt tire de cette rencontre son inspiration pour la création des premiers jardins de la Croix-Rouge à Berlin. Il se souvient de cette visite parisienne et de cet entretien : « Une assez longue conversation avec ce leader du mouvement français des jardins ouvriers m’a donné la conviction que ce qui est utile dans une France faiblement peuplée est un besoin urgent dans une Allemagne surpeuplée pleine d’enfants, surtout dans ses grandes villes denses5. »

Lemire, député du Nord, avait fondé quatre ans auparavant cette Ligue dont est issue la Fédération nationale des jardins familiaux et collectifs. Il fut le promoteur politique et le porte-parole du jardin ouvrier en France, faisant sienne la cause d’une citoyenne engagée de Sedan, Félicie Hervieu. D’origine modeste et sage-femme de formation, elle reprend l’usine de son mari décédé. Au contact immédiat des conditions de vie de ses ouvriers et ouvrières, elle met en place un système d’aide leur permettant de se prendre en main eux-mêmes. Outre l’incitation à l’épargne, la formation et la prise en charge de la crèche d’enfants, cette assistance comprend la mise à disposition de jardins aux plus démunis. Son association, fondée au début des années 1890, s’appelle L’Œuvre pour la reconstitution de la famille, et plus d’une centaine de familles en bénéficient, chacune avec sa parcelle. Félicie Hervieu se lance dans la diffusion de cette initiative, parcourt la région et anime des conférences où elle présente aussi des brochures d’information qu’elle publie. C’est elle-même qui fait parvenir une de ces brochures, en 1893, à l’abbé Lemire, qui vient d’être élu député. Il embrasse alors la cause de Hervieu. Le fait que l’histoire ait retenu surtout son nom à lui n’est qu’un des nombreux exemples qui montrent que le soutien de la lutte d’émancipation dans un domaine n’exclut pas la cécité dans un autre.

Leipzig, faubourg de Schönefeld. Vue sur les jardins de l’association Mariannengärten et, au fond, un ensemble de logements des années 1920.

C’est après la Première Guerre mondiale, au plus tard, que l’on prend conscience de l’importance de fédérer à l’échelle internationale les différentes associations européennes de jardins ouvriers. Sous l’impulsion et l’égide de l’abbé Lemire, l’Office international du Coin de terre et des Jardins familiaux est fondé en 1926. Cette institution, qui compte aujourd’hui plus de deux millions de membres, défend leurs intérêts auprès de toutes les instances politiques, notamment en participant au Conseil de l’Europe. Elle diffuse auprès d’un large public son intime conviction : le bien-fondé et le bien-faisant de cultiver son propre jardin.

Médecins, législateurs et urbanistes

Mais revenons encore quelques années plus tôt. C’est en 1839 à Leipzig qu’un orthopédiste, le docteur Moritz Schreber, publie son ouvrage Orthobiotique. Il entreprend un certain nombre d’expérimentations dans la mouvance hygiéniste au même moment que le père de la gymnastique, le « Turnvater Jahn ». Schreber développe et propage une culture physique basée sur le mens sana in corpore sano. Un mélange entre diététique, mouvement et vie à l’air libre. Il invente des appareillages pour corriger la mâchoire ou favoriser la station assise correcte, ou encore pour empêcher la masturbation juvénile. Mettant en pratique ses théories, il soumet ses propres enfants à des traitements sévères et les oblige à porter des prothèses de son invention6. Il dédie un terrain aux exercices de gymnastique de plein air à destination des enfants. Schreber contribue aussi à la très influente revue illustrée que suivaient alors plusieurs millions de lecteurs, la bien nommée Gartenlaube (cabane de jardin) – publiée, bien sûr, à Leipzig, à l’époque capitale du livre et de l’édition.

Néanmoins, Schreber n’est pas l’inventeur du jardin ouvrier. C’est après sa mort que le pédagogue Ernst Innozenz Hauschild, directeur de la Bürgerschule de Leipzig (une école d’études pratiques), fait aménager en 1865, selon les préceptes de Schreber et en son honneur, un « jardin d’enfants » : un terrain où les plus jeunes peuvent s’exercer dans la nature, en compensation de l’étroitesse de leur habitat, et s’adonner plus tard au jardinage. Ce lieu, connu comme Schreberplatz dans l’un des grands parcs de Leipzig, s’est vite vu délaissé par les enfants, et repris… par les parents. On commence à parceller et à clôturer le terrain. Le premier quartier de jardins familiaux est né. Délogée pour cause d’urbanisation, l’association Schreber trouve refuge un peu plus loin. C’est là que se situent encore les jardins d’antan, avec quelques cabanes historiques qui ont survécu, et, bien visible, le musée allemand des Jardins ouvriers7. L’exposition permanente retrace la genèse des différents mouvements qui avaient tous, d’une manière ou d’une autre, le souci de contrebalancer les conditions insalubres du logement ouvrier, de permettre une multitude d’usages et, plus tard, d’accompagner la politique de logement social, notamment dans les années 1920. Jusqu’à concevoir de nouveaux quartiers à proximité de parcelles existantes, voire à créer l’ensemble de toutes pièces. Citons notamment les réalisations des architectes Bruno Taut et Martin Wagner à Berlin, comme la fameuse Hufeisensiedlung (cité du Fer à cheval), aujourd’hui inscrite au patrimoine mondial de l’Unesco8. Dans un autre ensemble conçu par Taut, jouxtant l’ancien aéroport de Tempelhof, on voit encore mieux le mariage entre logements et jardins ouvriers. Quatre blocs d’appartements y forment un carré où figurent des parcelles avec cabanons, permettant une proximité entre espaces et fonctions telle qu’on la connaît dans une maison individuelle avec jardin.

Durant cette période, c’est dans presque toutes les villes du pays que de nouvelles formes de l’habitat sont développées. À Francfort, alors la ville européenne avec le plus grand centre médiéval encore intact, le programme Neues Frankfurt, réalisé entre 1925 et 1932, marque les esprits et attire de nombreux visiteurs internationaux. Sous l’égide de l’architecte et urbaniste Ernst May se construit, entre autres, l’ensemble de Römerstadt où il fait onduler la ligne des façades en un dialogue avec les méandres de la Nidda, créant des potagers allant jusqu’au bord de la rivière. C’est aussi pour cet ensemble que se conçoit la révolutionnaire Frankfurter Küche de Margarete Schütte-Lihotzky, la première cuisine aménagée du monde. Ce qui suit la logique de la fonctionnalité de ces recherches urbanistiques d’alors : les fruits et légumes cultivés dans son propre jardin à proximité du domicile familial finissent dans une cuisine rationalisée qui facilite le conditionnement des produits. Finie la perte du temps et d’énergie des longs trajets, que ce soit dehors ou dans la cuisine même.

Peu auparavant, en 1918, a paru un ouvrage qui répondait à certaines questions urgentes de l’époque : comment aménager villes et territoires en conciliant la construction en masse de logements avec des conditions de vie dignes et saines pour la population la plus démunie ? Dans Jedermann Selbstversorger! (« Tout le monde en autosuffisance ! »), l’influent paysagiste Leberecht Migge – qui allait collaborer au projet de la cité du Fer à cheval aussi bien qu’à celui de Römerstadt – propose un vade-mecum pour le microjardinage urbain. Migge, membre du Deutscher Werkbund9, s’inspire du mouvement anglais de la cité-jardin et forge de nouveaux concepts. Sa conviction était que tout un chacun devait avoir son jardin potager, et que le simple désir d’en avoir un lui donnait ce droit.

Dès l’adoption de la Constitution de la République de Weimar en 1919, la toute nouvelle Assemblée nationale adopte aussi une loi sur l’ordre des jardins ouvriers. Cette loi ancre la pratique du jardinage dans les consciences populaires et pose les fondements des lois de protection successives. Elle fut certainement l’un des facteurs favorables à la survie de cette pratique du jardinage, devenue un patrimoine culturel vivant.

Leberecht Migge, projet des jardins de la Siedlung Römerstadt, Francfort-Heddernheim, 1927. Le lotissement compte parmi les constructions phares de l’architecture des années 1920. Une maison type a été rénovée et remise dans son état original. Elle se visite, ainsi qu’une parcelle historique avec sa cabane. Une demande d’inscription à la liste du patrimoine mondial de l’Unesco est en cours.

Sous le national-socialisme, de 1933 à la fin de la guerre, les associations de jardins ouvriers allemands ont été, selon l’expression consacrée, mises au pas. Néanmoins, grâce à leur situation d’îlots et à l’enchevêtrement des chemins, les jardins, quelque peu en marge quoique au cœur des villes, ont servi de refuge à un certain nombre de citoyens persécutés, qui ont ainsi pu subvenir à leurs besoins et échapper aux rafles nazies.

Les fruits et légumes cultivés dans son propre jardin à proximité du domicile familial finissent dans une cuisine rationalisée qui facilite le conditionnement des produits. Finie la perte du temps et d’énergie des longs trajets.

Lors de la fondation des deux États allemands en 1949, la protection légale des jardins ouvriers a été reconduite, et avec l’unification de 1990, les associations de jardiniers à l’Est ont été réformées et incluses dans le domaine d’application du règlement déjà en vigueur à l’Ouest, dit Bundeskleingartengesetz – littéralement loi fédérale des petits jardins. Cette loi stipule qu’aucune parcelle ne devrait dépasser les 400 m2 de surface, que la construction d’une cabane doit rester modeste et non destinée à des fins d’habitation, et que cette bâtisse, dans tous les cas, ne peut dépasser les 24 m2 de surface au plancher, auvent ou véranda compris. Elle dit aussi, et c’est fondamental : « Les intérêts de la protection de l’environnement, de la protection de la nature et de l’entretien du paysage sont à prendre en considération dans l’usage et l’exploitation du jardin ouvrier. »

Aujourd’hui, selon le règlement particulier d’une association donnée, chaque jardinier est tenu d’observer un minimum de conventions. Notamment de consacrer quelques heures, en général une journée de travail dans l’année, au bénéfice de tous : désherber les chemins communs, tailler les haies le long de ces voies d’accès, repeindre la maison de l’association (qui héberge souvent un restaurant accessible au public), aider à l’organisation de la fête annuelle, etc. Mais aussi veiller, dans sa propre parcelle, à consacrer un tantième de la surface à la culture de fruits et légumes, ne pas dépasser un autre tantième avec la pelouse ou les parterres de fleurs. Ce qui sonne rigide en théorie est souvent bien plus décontracté dans la pratique. Notamment à l’Est où la culture du « vivre et laisser vivre » a été largement pratiquée sous le socialisme, quand les jardins représentaient souvent un refuge en regard des harcèlements de la police d’État. Un État, d’ailleurs, qui en cours de route a changé du tout au tout sa politique face à cette existence en nombre des jardins ouvriers. Considérée par l’idéologie officielle comme une activité petite-bourgeoise plutôt qu’ouvrière, comme symbole de la réticence à l’égard du collectif et du refus de celui-ci, cette pratique du jardinage en privé a d’abord été enrayée. Néanmoins, dans les années 1970, face à la pénurie engendrée par l’économie et l’agriculture socialistes, le même État a encouragé les jardiniers à produire fruits et légumes en masse, et les a incités si ce n’est obligés à vendre leur récolte, grâce à un système de primes et de réprimandes.

Leipzig, faubourg de Sellerhausen. Répartition exemplaire des surfaces d’une parcelle et, au fond, le clocher de l’église Emmaüs.

La dimension politique du jardin ouvrier s’observe aussi dans le pouvoir d’intégration qu’ont ces jardins, plus manifeste à l’Ouest où l’immigration, bien plus forte, a commencé plus tôt. Ainsi, presque 10 % des jardins sont tenus par des citoyens avec une histoire migratoire. S’ancrer ou s’enraciner par le travail de la terre, partager les mêmes intérêts, échanger sur les pratiques ancestrales d’ici et de là-bas, et ainsi élargir l’horizon de tous, voilà de quoi se rapprocher les uns des autres.

La cité verte reste à défendre

Rendre la ville viable et vivable, en somme, voilà un défi auquel doit répondre chaque génération. Les mouvements de jardins ouvriers ou familiaux, la réalité de leur pratique, sont une précieuse source d’inspiration pour tout urbaniste et paysagiste qui tend à trouver des réponses aux injonctions liées à la détérioration rapide du climat et à la densification galopante de la population urbaine à l’échelle mondiale. Il sera par ailleurs intéressant et instructif d’observer les conséquences à moyen et long terme de la pandémie en cours. Car l’image mythifiée de la ville, de la grande ville comme lieu de vie idéal, recherché et âprement disputé, en a pris un coup. Il est utile de rappeler que les origines de la maison de campagne comme lieu de retraite, en Italie, tiennent entre autres aux épidémies de peste de l’Antiquité et du Moyen Âge.

Une approche contemporaine du « vivre et jardiner ensemble » a été présentée dans la ville de Heilbronn, près de Stuttgart, en 2019. Lors de la BUGA10 – les Floralies fédérales – un projet de nouveau quartier résidentiel de 3 500 habitants11 érigé sur d’anciennes voies ferrées a été incorporé aux propositions paysagistes de cette exposition horticole. Il continue à se développer avec la première tour d’habitation en Allemagne, haute de dix étages, entièrement construite en bois. Cent pour cent de la construction seraient biodégradables.

La BUGA de 202112, prévue d’avril à octobre à Erfurt en Thuringe, promet de présenter des espaces verts aménagés qui resteront au-delà de la période de l’exposition pour accroître la qualité de vie des citadins. Même si l’aspect de l’autosuffisance en fruits et légumes tient moins de place dans ces concepts urbains, ils relancent en revanche l’idée des espaces verts communautaires et rendent aux enfants des aires de jeu, des terrains à ciel ouvert, dans la tradition du docteur Schreber.

Leipzig, faubourg de Schönefeld-Ost. Vue sur les jardins de l’association Gesundheitspflege et, au fond un ensemble de logements préfabriqués des années 1970, du temps de la RDA. On remarque l’insertion des jardins dans le tissu urbain, et l’étendue de ces espaces verts.

D’autres formes de jardinage communautaire se font jour dans des contextes urbains, s’articulant essentiellement autour de concepts sociaux et écologiques. Des friches ou les pourtours de sites d’entreprise cultivés selon les principes de la permaculture ; des jardins intercommunautaires ; et le guerilla gardening qui pousse un peu partout et tend à se réapproprier des surfaces bétonnées et autrement scellées, notamment tout cet univers mort des toitures.

La tendance semble donc s’articuler le long de trois axes : en premier lieu, la protection pérenne des parcelles et des associations existantes ; deuxièmement, une augmentation du nombre de parcelles, que ce soit par la réattribution de nouvelles surfaces ou par la division des parcelles existantes. Cette répartition se pratique désormais dans de nombreuses villes où la demande de jardins est grandissante mais où les surfaces disponibles sont limitées. Le mot-clé est alors la densification urbaine. Enfin, le troisième axe est l’ensemble des nouvelles formes d’aménagement d’espaces verts, mentionnées au préalable.

Que la verdure réussisse à maintenir sa place au sein des villes, voire à s’imposer davantage, ou qu’elle soit sacrifiée au nom du minéral, c’est là un choix de société. Ainsi, le jardin ouvrier a-t-il été dès ses origines – et reste – politique.

Article paru dans Les Cahiers n° 19, « Le droit au paysage », 2021, p. 88-99.
L’ouvrage est épuisé en librairie.
Photographies : © Stephan Weitzel.

Notes :

  1. Du même nom que la fameuse rue qui donne son nom au quartier des plaisirs de Hambourg, Reeperbahn trouve son origine dans les quais rectilignes nécessaires pour draguer les bateaux à l’aide de cordages, appelés Reep en patois du Nord.
  2. Sur l’histoire et la pratique des jardins ouvriers en France, voir l’ouvrage de Béatrice Cabedoce et Philippe Pierson (dir.), Cent ans d’histoire des jardins ouvriers, 1896-1996, Créaphis, 1996.
  3. Alwin Bielefeldt, Heinrich Förster et Walter Reinhold, « Zur Geschichte des deutschen Kleingartenwesens », dans Schriften des Reichsverbandes der Kleingartenvereine Deutschlands, Cahier no 21, Francfort-sur-le-Main, 1931.
  4. Il est surprenant que le nom de Schreber, synonyme en Allemagne de jardins ouvriers, n’ait pas encore été soumis à une purge populaire ou scientifique. La psychanalyste suisse Alice Miller considère Schreber comme l’un des représentants de la « pédagogie noire ». Dans C’est pour ton bien. Racines de la violence dans l’éducation de l’enfant (traduit de l’allemand par Jeanne Étoré, Aubier, 1984), elle analyse les conséquences néfastes d’une telle pédagogie. Le film Le Ruban blanc de Michael Haneke (2009), lui aussi, rend cela férocement intelligible.
  5. Deutsches Kleingärtnermuseum, fondé à Leipzig en 1996.
  6. Voir Susanne Stacher, « Architecture alpine de Bruno Taut. Visions cristallines et engagement social », Les Cahiers de l’École de Blois, no 17, 2019 (où figure, p. 23, une photo de la Hufeisensiedlung).
  7. Association fondée en 1907 qui regroupait des artistes, des architectes, des entrepreneurs et des experts pour favoriser l’interaction de l’art, de l’artisanat et de l’industrie, plus tard aussi apparentée à la Nouvelle Objectivité, et considérée, avec le Bauhaus, comme l’un des grands mouvements préoccupés par l’intégration réciproque de la forme et de la fonction, dans une société marquée par la production de masse.
  8. La Bundesgartenschau, comme les Landesgartenschau régionales, présentent l’avant-garde de l’horticulture tout en incluant de nouveaux concepts d’architecture du paysage. Ces événements très courus se tiennent tous les deux ans, et tous les dix ans a lieu une édition internationale, Internationale Gartenausstellung (IGA).
  9. Pour un descriptif en français de ce projet, voir : www.heilbronn.de/fileadmin/daten/hnmarketing/Broschueren/HN_Marketing_Image_2018_franzoesisch_Druck_red.pdf.
  10. Voir www.buga2021.de/pb/buga/home.

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