Paysages de Gênes

Ordre et désordre, instabilité et résistance

Francesca Mazzino

Gênes concentre, à la manière d’un paradigme, les effets secondaires de la société du risque qu’a décrite le sociologue allemand Ulrich Beck1, engendrés par la violence de l’exploitation des ressources naturelles. Le développement des activités portuaires et industrielles, ainsi que celui des réseaux d’infrastructures ont engendré des processus entropiques au sein d’un paysage fragile. Ces activités ont eu une incidence marquée sur la qualité de la vie et sur les dynamiques sociales. La vulnérabilité de ce milieu habité est le résultat des risques issus de l’altération du réseau hydrographique, la consommation des sols et la pollution – essentiellement due, de nos jours, au transport maritime et au tourisme des navires de croisière. La ville linéaire s’étend quant à elle le long de 30 km de littoral, et se prolonge dans les vallées intérieures : c’est le résultat du processus de planification de la Grande Gênes, lancé en 1926 par le régime fasciste. Ce plan a entraîné la fusion des communes du Levant (est) et du Ponant (ouest) de la ville et a modifié le rapport des habitants à leur territoire : déclin de l’agriculture d’autosubsistance qui caractérisait les villages, déclin des systèmes complexes de gestion du territoire liés aux villas suburbaines, de la pêche et du transport maritime local.

Le contraste entre la décadence et le renouveau, entre les aspects sombres et lumineux, constitue l’essence même de Gênes, de sa dureté et de sa douceur. Sa beauté insolite est difficile à saisir pour qui ne la connaît pas. Les signes du temps affleurent sur les façades peintes à fresque des anciens palais, dans les profondeurs sombres des ruelles du centre historique, dans les traces légères des jardins des villas suburbaines. Les vestiges des terrasses abandonnées, couvertes de végétation et peuplées de sangliers, coexistent avec une mosaïque de milieux naturels. Des espaces à demi sauvages sont disséminés un peu partout, à flanc de coteau. Il y subsiste encore, en réalité, la culture de la campagne. Depuis les banlieues perchées à flanc de colline, des ouvertures panoramiques s’étendent jusqu’à la ligne d’horizon de la mer. Les paysages de Gênes sont marqués par la saturation horizontale et verticale. Mais aussi par les zones industrielles désaffectées, par la désorientation des banlieues et par le réaménagement incomplet du centre historique. Ils sont comme le corps du phénix, qui ne cesse de mourir pour renaître de ses cendres.

Plan de la ville de Gênes, de ses fortifications et de ses environs, XIXe siècle.

Des campagnes de maintenance du paysage sont engagées par les groupes et les associations de citoyens. Comme les plans de l’administration publique, ces projets sont tantôt bloqués, tantôt accélérés. Avec l’ambition de soigner les cicatrices de la modernisation, ils entretiennent l’espoir d’un renouveau. Leur propension à mélanger les peuples et les cultures a conduit les Génois à adopter, dès les XIIe et XIIIe siècles, des coutumes et des mots étrangers et à bâtir des édifices destinés à accueillir les hommes et les marchandises débarqués des navires. Elle subsiste encore de nos jours. Gênes est la quatrième métropole italienne en termes de nombre d’habitants non européens, et la sixième pour le nombre d’entreprises gérées par des personnes qui ne sont pas européennes.

Plier, mais sans rompre. Cela signifie pour Gênes, comme l’a écrit le poète Giorgio Caproni, « connaître les tempêtes » et « les accepter… concrètement », afin d’entrevoir un avenir tel que celui que les chercheurs italiens et étrangers de l’Institut de technologie de la ville sont en train d’anticiper. Ils explorent les sciences émergentes de la chirurgie robotique, du diagnostic personnalisé, de la production de substances en mesure d’absorber les hydrocarbures pour décontaminer les mers ou encore de la réutilisation des déchets végétaux en vue de produire des plastiques biodégradables. En bref, un « autre » progrès en vue de conserver la vie qui soutient l’existence humaine.

Un paysage vertical

La dimension verticale du paysage de Gênes, en raison du passage sans transition entre le bord de mer et les sommets qui l’environnent, a suscité l’intérêt des géographes et des cartographes ; elle a aussi impressionné les voyageurs confrontés au contraste entre la beauté de l’architecture et celle du paysage, la rudesse des pentes et l’étroitesse de l’espace côtier. Pour Francesco Petrarca2, l’imposante ville qui s’étend sur les flancs de collines pierreuses, avec les montagnes qui surplombent la mer, est un souvenir vif de la traversée entre Gênes et Montpellier, vers 1316, lorsque lui et son frère Gherardo furent envoyés par leur père dans cette ville pour y étudier le droit.

À la fin du XIXe siècle, Friedrich Nietzsche, lors de ses séjours hivernaux à Gênes, a maintes fois tourné son regard vers « le vaste cercle de ses hauteurs et de ses pentes habitées » ; il y a vu « le bâtisseur fixer le regard sur tout ce qui, proche ou lointain, a été bâti autour de lui, et, ville, mer ou chaîne de montagnes de la même manière, exercer sa force et conquérir par ce regard3 ». Pour Paul Valéry4, quelques années plus tard, la lutte incessante pour vaincre les pentes a donné à la ville un caractère scénographique et imprévisible.

« Gênes verticale, vertige, air, escaliers5 » est vécue par Giorgio Caproni comme une compression de l’espace terrestre et une expansion de l’horizon marin. La perception du passage du temps fut pour lui liée à la découverte de Gênes lorsqu’il l’a rejointe, enfant, avec sa famille partie de Livourne. Gênes « un amour de près », « réciproque et réalisé », devient « un amour de loin », « impossible et malheureux » lorsqu’il doit quitter la ville pour se rendre à Rome. Le sentiment de perte s’entrelace avec le thème de l’exil, loin « de l’espace (la ville), du temps passé (la mère), de la vie (le voyage)6 » ; une nostalgie déchirante pour la ville bien-aimée imprègne son Congedo del viaggiatore cerimonioso & altre prosopopee (1960-1964).

Construire sur les pentes

La structure en forme d’amphithéâtre de calcaire qui caractérise Gênes a marqué de son empreinte les relations entre la ville, la campagne et les structures militaires. La géomorphologie s’est imposée : le premier noyau urbain a été édifié au centre du golfe, entre les deux principaux cours d’eau, au point de rencontre entre l’accès à la mer et les routes intérieures. À l’ouest, la via Postumia, le long du torrent Polcevera, part vers la vallée du Pô et, à l’est, la via della Scoffera, le long du Bisagno, prend la direction de Piacenza.

L’élan vertical qui porte la ville facilite l’orientation et rend sa traversée fatigante, tandis que son horizontalité engendre un sentiment de désorientation. Ce trouble est dû à la densité des espaces bâtis et à la fragmentation issue de l’extrême concentration des infrastructures (chemin de fer, voies traversant le port, autoroute, viaduc routier de la sopraelevata). Le système géomorphologique a engendré cette dimension verticale du paysage et de la ville, imposant des limites sévères, mais suggérant aussi des solutions ingénieuses.

La pénurie de sols disponibles a donné lieu à l’édification de terrasses, soit des plans de culture très étroits7. Elle a conduit à la construction d’une ville presque dépourvue de places jusqu’au XIXe siècle, à une surélévation des bâtiments, privant les ruelles étroites d’air et de lumière. Le développement démographique du centre historique aux XVIIIe et XIXe siècles ne s’est ralenti qu’avec l’expansion urbaine hors les murs après 1880. Dans les faubourgs au XXe siècle, cette expansion a vu l’édification de rues sinueuses et raides, ainsi que de très hauts murs et de bâtiments empilés les uns sur les autres.

Les rues médiévales convergeant vers le port et les axes rectilignes de l’expansion du XIXe siècle ont été tracés au-dessus des ruisseaux qui se jetaient dans la baie. Les points de confluence des petits cours d’eau furent nivelés pour construire les places du centre historique. De longues rampes en escalier8 remontaient les collines le long de la ligne de pente maximale, dépensant le moins de ressources et d’énergie possible. On récupérait les pierres des terrassements en vue de la construction des murs et du pavage des chemins. Cette capacité d’adaptation aux pentes a donné naissance à des parcours marqués par des montées et des descentes incessantes. Il en résulte une succession de barrages visuels au sein du dense tissu urbain et de vues panoramiques : vers le promontoire de Portofino, vers les plates-formes côtières et les crêtes de Sestri Ponente jusqu’à Arenzano, le long des plages, dans les faubourgs à flanc de colline, ou dans les sanctuaires érigés aux points les plus élevés et dans les chemins de liaison des fortifications.

Le système triangulaire des contreforts montagneux fut remplacé par un système complexe et sophistiqué de murs et de forts, édifié au XVIe siècle. Cette enceinte monumentale représente l’un des systèmes défensifs les plus importants de l’histoire militaire européenne. Sa singularité est d’être construit sur les lignes de crête à une distance considérable de la ville. Le Plan de valorisation et de gestion de la municipalité de 2013 a considéré le système central, qui gravite autour du vieux port, et le système oriental, qui s’étend à l’est du Bisagno, comme une structure à l’échelle territoriale, séparée de la ville. Les opérations de restauration sont coûteuses : il est difficile de trouver de nouveaux usages à ces énormes volumes bâtis, de soutenir leurs lourds frais de gestion et de résoudre le problème de leur accessibilité.

Avec l’expansion du XIXe siècle, la nécessité de garantir des liaisons rapides entre la vieille ville et les quartiers perchés sur les collines a été comblée par le recours à des funiculaires, des trains à crémaillère et des ascenseurs publics. Ces technologies novatrices ont expérimenté différentes modalités de transport public vertical. Au siècle dernier, la négligence à l’égard des caractéristiques géomorphologiques, ainsi qu’une implantation peu soignée des complexes d’habitation dans le paysage ont affecté la qualité urbaine des quartiers de logements sociaux9 construits entre 1960 et 1980. Ces choix ont malmené les collines du Ponant et les vallées du Bisagno et du Polcevera.

Gênes comme Flore. Un paysage de jardins

Les conditions climatiques particulières du golfe de Gênes, qui permettent de vivre et de cultiver en plein air pendant presque tous les mois de l’année, ont été le principal facteur de la diffusion de la « culture de la villa ». Ce mode d’installation agricole s’est répandu dès la première expansion urbaine du bas Moyen Âge. Une alimentation fondée sur des légumes et des fruits frais et la possibilité de jouir d’un paysage semé de jardins : ces éléments qu’on dirait aujourd’hui « thérapeutiques » étaient précurseurs de la médecine préventive10 concentrée sur le « bien-vivre ». Cette agriculture spécialisée a permis d’exporter des techniques agronomiques rentables dans les possessions génoises de la Méditerranée. Sur les îles grecques, aux îles Canaries, à Madère et le long de la côte sud de la mer Noire11 ont été sélectionnées, parmi les oliviers provenant de Ligurie, des variétés particulières répondant mieux au climat de la Crimée.

Dans les faubourgs, la bourgeoisie, qui exerçait des activités mercantiles et navales, avait fait bâtir des résidences de campagne, où l’on se déplaçait en été et à la fin de la semaine. Ces architectures trouvent une correspondance précise dans le De re aedificatoria de Leon Battista Alberti12, qui, en décrivant les caractéristiques du jardin de la villa suburbaine de la Renaissance, semble évoquer sa ville natale et le rapport particulier entre Gênes, la nature et les jardins. Dans le tableau Flore avec Gênes en arrière-plan (1561) du peintre flamand Jan Massys, conservé au Nationalmuseum de Stockholm, Gênes se présente comme une femme séduisante, déshabillée et allongée dans un jardin avec des pergolas couvertes de vigne, des bosquets d’agrumes, des haies d’arbustes méditerranéens et des petits parterres de fleurs. Cette image figure le paysage des jardins et le mode de vie des Génois.

Les loggias, les arcades, les belvédères, les terrasses et les cours des « palais des villas » furent également introduits dans les « palais de ville » bâtis entre les XVIe et XVIIe siècles pour la nouvelle noblesse d’origine bourgeoise. Certains vestiges des anciens jardins subsistent dans la campagne urbaine, où des pergolas de vigne, des bosquets de chênes verts, des citronniers et des orangers invitent à la redécouverte d’une nature généreuse. Le besoin de terrain donne naissance à des jardins spontanés, cultivés par des personnes déracinées de leur lieu d’origine, qui colonisent des no man’s land négligés par la planification, de petite taille et dont l’accès est souvent difficile. Depuis 2015, la ville met des terrains municipaux à la disposition de la Banque de la terre, créée par la région Ligurie pour revitaliser les activités agricoles et la conservation des zones rurales, afin que les habitants puissent en prendre soin.

Les Génois font preuve de ténacité et d’assiduité lorsqu’il s’agit d’améliorer la qualité de leur paysage, grâce à des formes associatives spontanées. Ainsi, l’association Orto Collettivo a réaménagé, dans le val Polcevera, soixante-dix hectares d’une pente très raide, abandonnée depuis des décennies, couverte d’espèces envahissantes et rendue instable par l’effondrement des murs de pierre sèche. L’association, qui compte deux mille membres, a été reconnue par l’Agence européenne pour l’environnement comme un exemple intéressant de création d’espaces de la trame « verte et bleue » dans les villes européennes. Les activités d’accueil et de formation destinées aux jeunes immigrés africains ont donné naissance à un grand jardin potager ; des centaines de personnes ont ainsi repris conscience de la fertilité naturelle de la terre et ont expérimenté des techniques inhabituelles d’ingénierie écologique. Le bois du robinier faux-acacia, qui s’avère difficile à éliminer en raison du coût de son traitement à l’aide de moyens mécaniques, est employé pour former des clôtures arrimées aux troncs des arbres, qui, avec leurs racines, retiennent le sol des terrasses.

Servir l’intérêt commun

Selon Ulrich Beck, les effets secondaires de la société du risque engendrent une condition humaine sans précédent, soumise à des états de calamité récurrents et permanents. Les phénomènes généralisés d’instabilité hydrogéologique, de dégradation des milieux et de perte de diversité naturelle et culturelle influencent les dynamiques sociales, politiques et économiques. À Gênes qui s’étend sur 30 km le long de la côte et se prolonge dans les vallées intérieures, imaginer l’avenir implique un changement de perspective.

Le défi porte sur les espaces dédiés à la préservation et à la régénération des écosystèmes qui ont été progressivement réduits lors de la transformation de la Grande Gênes, planifiée sous le fascisme pour accueillir l’extension des industries navales, chimiques et sidérurgiques. La continuité du paysage côtier a subi une irréparable fracture. Au Levant (partie orientale de la ville), on est parvenu à maintenir une relation équilibrée entre les éléments naturels et les activités humaines, nonobstant l’expansion urbaine. Dans le Ponant (partie occidentale), la vitesse impressionnante des activités portuaires et industrielles, qui occupent les zones les plus favorables d’un point de vue morphologique et logistique, a exposé la population à de graves risques environnementaux et à un déni des identités locales13. La densité des espaces bâtis et la grande taille des bâtiments imposent aux habitants le vocabulaire dérangeant d’une architecture entièrement indifférente au contexte et à la fragilité de l’environnement. Cette situation a engendré des quartiers surexposés aux difficultés.

Les quartiers de Sestri Ponente et de Pra’ offrent des exemples de paysages contemporains postindustriels. Des implantations anonymes de logements à haute densité s’entremêlent aux zones industrielles (certaines réaménagées, d’autres qui seront abandonnées à court et à moyen terme). Des espaces interstitiels disséminés, délaissés des processus d’urbanisation, font l’objet d’une transformation continue de la part des habitants. Dans ces paysages subsistent de petits bourgs maritimes, alignés le long de la via Aurelia, et des fragments des systèmes ruraux des villas. Mais aussi des espaces naturels que défendent certains groupes d’habitants, qui s’opposent à la massification métropolitaine. Entre 1970 et 1980, la ville a subi les effets de la grave crise industrielle et sociale des « années de plomb », marquées par l’action terroriste des Brigades rouges, qui semblait l’entraîner dans un déclin irréversible.

La célébration du 500e anniversaire de la « découverte » de l’Amérique a marqué le début d’une « renaissance » de la ville. Elle s’est poursuivie en 2004 avec la désignation de Gênes en tant que capitale européenne de la culture et, en 2006, avec la reconnaissance par l’Unesco des Palazzi dei Rolli, construits entre les XVIe et XVIIe siècles pour les familles qui détenaient le pouvoir financier et le contrôle du trafic maritime, le long de la Strada Nuova (1550-1558, aujourd’hui via Garibaldi). C’est l’un des premiers exemples de planification urbanistique de la Renaissance, développé selon les règles unitaires décrétées par la commune. Il fut suivi par la Strada Grande del Guastato (1602-1613, aujourd’hui via Balbi) et la Strada Nuovissima (1786, devenue via Cairoli). Depuis 1576, plus de cent cinquante palais avaient été désignés comme lieux d’accueil officiels de la République. Les Palazzi moderni di Genova raccolti e disegnati da Pietro Paolo Rubens en 1622 « pour servir l’intérêt commun, et préférer le plus grand nombre au plus petit nombre » devaient constituer un modèle d’habitation pour « toutes les provinces ultramontaines », « car, de même que cette République est propre aux gentilshommes, de même leurs bâtiments sont beaux et très confortables, construits pour répondre davantage aux besoins des familles, […] de gentilshommes particuliers qu’à ceux de la Cour d’un prince absolu14 ».

Des espaces interstitiels disséminés, délaissés des processus d’urbanisation, font l’objet d’une transformation continue de la part des habitants.

Le réveil de la ville a eu lieu grâce à la création de nouveaux espaces publics ouverts à tous : outre le Palazzo Ducale et le musée Sant’Agostino, devenus des pôles culturels, ce processus a vu la piétonnisation des places et des rues menant au Porto Antico, l’implantation de nouveaux campus universitaires (la faculté d’architecture dans la zone de San Silvestro, celle d’économie dans l’ancienne Darsena, celle de droit dans l’Albergo dei Poveri) et le transfert de la bibliothèque municipale dans l’ancien séminaire des Jésuites. La régénération urbaine se révèle fort complexe en raison de l’extension exceptionnelle du centre historique15 et de la fragmentation de la propriété privée. Elle se déroule lentement et de manière sectorielle. Les priorités ne semblent pas aller vers un plan général de requalification des banlieues, même si les programmes de rénovation urbaine en cours, avec la démolition partielle d’immeubles résidentiels publics à Begato16 et dans le quartier Diamante de la vallée du Polcevera, et la transformation en parc urbain de l’ancienne caserne Gavoglio dans le quartier Lagaccio, constituent des expériences significatives.

La reconstruction rapide du pont Morandi après son effondrement, le 14 août 2018, a diffusé en Italie l’expression « modèle de Gênes ». De fait, la planification métropolitaine et régionale vise surtout à améliorer les connexions et la logistique, maillons faibles du territoire génois, afin de renforcer le système portuaire. L’achèvement du Terzo Valico, une ligne ferroviaire à grande vitesse, visant à réduire les temps de parcours entre Gênes, Milan et Turin, et le projet de la Gronda (gouttière), redoublant l’autoroute A10 dans son tronçon gènois17, font l’objet depuis des années de contestations en raison de leur impact environnemental et de leurs coûts. Le tunnel sous-marin construit sous le Porto Antico devrait créer une connexion directe entre l’ouest portuaire et le reste de la ville.

Port et ville, deux vies parallèles

La présence massive du port, à la fois ressource et menace18, a pour résultat de séparer la ville de sa mer. Le Plan directeur portuaire domine tous les autres instruments d’aménagement du territoire et répond à la logique de la concurrence mondiale, qui oblige à procéder à une adaptation incessante du port en vue d’accueillir des navires et des volumes de trafic toujours plus importants.

En 1853, avec l’achèvement de la ligne de chemin de fer Gênes-Turin, les premières activités industrielles hors les murs du XVIe siècle s’emparèrent des plages et du littoral, au détriment des chantiers navals, ainsi que des potagers des habitants des bourgs maritimes et des jardins des familles nobles. Après la Première Guerre mondiale, l’expansion se poursuivit vers l’ouest, les plages de Sestri Ponente et de Cornigliano, fréquentées au XIXe siècle par des touristes italiens et étrangers, étant désormais occupées par des chantiers navals. Ceux-ci exploitaient les zones côtières proches du secteur industriel, le long du Bisagno ; à Sestri Ponente, des immeubles résidentiels pour les dockers furent édifiés grâce aux premières formes de coopération ouvrière. Après 1929, l’expansion du port fut considérée comme essentielle pour la modernisation de l’économie italienne, avec le renforcement du triangle industriel Turin-Milan-Gênes ; à Sampierdarena, de nouveaux quais furent construits entre le phare médiéval et l’embouchure du Polcevera, avec des matériaux provenant de l’aplanissement du promontoire qui fermait le golfe de Gênes à l’ouest.

Le port se caractérise désormais par sa structure omniprésente, qui exerce une domination absolue sur le paysage en occupant de vastes étendues de mer, et en séparant de manière irréparable la côte de l’intérieur des terres. L’extension du port s’est poursuivie entre 1950 et 1970. Les littoraux de Sestri Ponente et de Multedo furent complètement transformés, le premier par de nouveaux remblais portuaires et la construction de l’aéroport, réalisé avec les matériaux d’excavation des tunnels autoroutiers, qui effaça le promontoire rocheux de l’abbaye de Sant’Andrea et le jardin du Castello Raggio ; le second par le terminal pétrolier, implanté à quelques centaines de mètres des quartiers de Pegli et Multedo. Entre 1969 et 1988 fut achevé le port destiné aux porte-conteneurs, ce qui a détruit les fonds marins, la plage et l’identité du village de pêcheurs de Prà. Aujourd’hui, les réseaux d’infrastructures desservant le port ont atteint Voltri, le quartier le plus occidental de Gênes. Ils ont peu à peu remplacé et marginalisé les éléments du paysage dépourvus d’intérêt du point de vue de la « modernisation ». Leur présence a modifié le rapport entre le territoire et les Génois, ainsi qu’avec les descendants des immigrants provenant du sud de l’Italie, qui observent avec désenchantement les effets des processus de production auxquels ils ont eux-mêmes contribué.

Un paysage en transformation.
Tracer des voies futures

Le réaménagement du Porto Antico par l’architecte Renzo Piano en 1992 a permis de restaurer un espace public multiethnique très apprécié des Génois. Il s’est poursuivi avec les projets la « Fresque » en 2004 et le « Blue Print » en 2015, actuellement en construction, dans l’idée de réorganiser le port dans son ensemble. La proposition de nouvelles installations d’accostage des navires de croisière sur les jetées du Porto Antico, discutable d’un point de vue écologique et paysager, est accueillie favorablement par l’administration publique et les opérateurs portuaires. Les Citoyens pour l’air et d’autres associations demandent au contraire que des mesures soient adoptées pour réduire la pollution atmosphérique provoquée par les navires de croisière qui utilisent Gênes comme principal port de départ en Italie, grâce à un plan spécifique de qualité de l’air, de même qu’à l’installation de points de contrôle de la pollution et à l’électrification des quais. L’abandon du projet de déplacement du port pétrolier de Multedo, les remblais prévus pour y déposer les matériaux de l’excavation des tunnels ferroviaires à grande vitesse Gênes-Milan, le port touristique du front de mer au Levant, relié à une zone résidentielle de luxe… tous ces projets correspondent davantage aux attentes des opérateurs portuaires qu’aux besoins des habitants.

Un autre des grands travaux financés par le Plan national de relance et de résilience est la construction de la nouvelle digue, un ouvrage gigantesque qui s’élèvera à dix-sept mètres au-dessus de la mer.

Prévoir l’avenir de Gênes, c’est s’aventurer dans des terres inconnues comme les navigateurs qui, au départ de cette ancienne cité maritime, ont parcouru les océans sans connaître la profondeur des eaux, la direction des courants, les références offertes par la voûte céleste et, sur terre, les relations entre le climat, le sol, la flore, la végétation et la faune. Comment s’accommoder de la montée du niveau marin et de la récurrence de phénomènes météorologiques extrêmes le long de la côte ? Les zones portuaires seront-elles converties en usines de dessalement de l’eau de mer et de production d’hydrogène, en cultures d’algues, en pépinières de Posidonia oceanica pour favoriser la survie de la vie marine ? Sera-t-il indispensable de reconstituer de nouveaux espaces naturels pour protéger les communautés côtières ?


  1. Ulrich Beck, The Metamorphosis of the World. How Climate Change is Transforming Our Concept of the World, Polity Press, 2016. En français, voir aussi La Société du risque. Sur la voie d’une autre modernité, traduit de l’allemand par Laure Bernardi, Flammarion, 2008.
  2. « Itinerarium Syriacum », dans Francesco Petrarca, Guida al viaggio da Genova alla Terra Santa, édité par Ugo Dotti, Feltrinelli, 2018, p. 44-46.
  3. Friedrich Nietzsche, Le Gai Savoir (1887), aph. 291, « Gênes », traduit de l’allemand par Patrick Wotling, GF, 2000, p. 236-237.
  4. Paul Valéry, « Au hasard et au crayon » (1926), Rhumbs, Œuvres, II, Gallimard, 1960. Voir aussi Paul Valéry, Cahiers, t. X, Gallimard, 2006.
  5. Giorgio Caproni, « Litania », Tutte le poesie, Garzanti, 2021, p. 180.
  6. Giovanni Raboni, « Alcuni scritti sulla poesia di Caproni… », ibid., p. 989 et 991.
  7. L’estampe Arethusa Genuam alloquitur qui se trouve dans le premier traité européen portant sur les agrumes représente la ville de Gênes, habillée comme un empereur romain, dans un jardin. Pour avoir su transformer ses pentes raides en des lieux amènes et magnifiques, grâce à un immense travail de terrassement, les Hespérides l’invitèrent à fonder les Ligustici Hesperidum Horti et lui montrèrent les techniques de culture (Giovanni Battista Ferrari, Hesperides, sive de malorum aureorum cultura et usu, libri quatuor, liber III, 1646, p. 341-343).
  8. Le terme génois crêuze désigne les chemins qui sillonnent la ville en dehors de son centre, bordés de murs de pierres sèches, dont la partie centrale est faite de briques et les bandes latérales sont en pavés et pierres en vue de faciliter le passage des animaux de bât.
  9. Les Génois ont affublé ces ouvrages d’appellations ironiques pour montrer leur amertume envers ces violences infligées au paysage : « Les machines à laver » pour le quartier Pegli 3 (architectes Aldo Rizzo et Aldo Pino), « La grosse couleuvre » pour le quartier INA Casa Forte Quezzi, une réinterprétation de l’Unité d’habitation de Marseille (architecte Luigi Carlo Daneri et ingénieur Eugenio Fuselli). Voir Paolo Cevini, Architettura a Genova (1945-2015), dans Giovanna Franco et Stefano Francesco Musso (dir.), Architetture in Liguria dopo il 1945, De Ferrari, 2016, p. 52-68.
  10. Massimo Quaini (dir.), La conoscenza del territorio ligure fra Medio Evo ed Età moderna, Sagep, 1981, p. 51.
  11. Jacques Heers, Gênes au XVe siècle, Flammarion, 1971 ; Robert Sabatino Lopez, Storia delle colonie genovesi nel Mediterraneo, N. Zanichelli, 1938.
  12. Leon Battista Alberti, L’art d’édifier [1485], traduit du latin par Pierre Caye et Françoise Choay, Seuil, 2004. Voir en particulier, au livre V, le chap. 14, p. 255-256 sur l’implantation de la villa, et le chap. 17, p. 262, sur l’orientation de ses vues.
  13. Le caractère du paysage varie de l’ouest à l’est de la ville en raison de la composition minéralogique et du gisement des roches qui marquent la transition entre les Alpes et les Apennins. Voir Bruno Limoncelli et Marino Marini, Indagine sulle risorse paesaggistiche e sulle aree verdi della fascia ligure costiera. Ricerca geomorfologica, Istituto di Architettura e Tecnica Urbanistica di Genova, 1967-1968, p. 16.
  14. Pierre Paul Rubens, Palazzi moderni di Genova raccolti e disegnati da Pietro Paolo Rubens, Giacomo Meursio, 1622.
  15. Le centre historique représente une superficie de 113 hectares, avec 20 000 habitants, une densité de population de 116,05 habitants à l’hectare.
  16. Les Dighe Bianca e Rossa (Digues blanche et rouge) de Begato (1984-1990, Piero Gambacciani) sont des bâtiments gigantesques, marqués par une forte densité de peuplement, et considérés comme une poudrière sociale, qui ont incité l’administration publique à affronter le problème du caractère invivable et de la détérioration matérielle de ces édifices par des opérations de démolition partielle.
  17. Un projet alternatif a été développé pour réduire l’impact environnemental, le trafic et les coûts.
  18. À la suite du refus de la petite République de se placer sous la protection de Louis XIV, qui visait le contrôle du port, la flotte française a bombardé la ville en 1684, provoquant de graves destructions et de nombreuses pertes humaines. Voir Aldo Padovano, Storia insolita di Genova dalle origini a oggi, Newton Compton, 2008, p. 334-335.
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