Sortir de la ville par l’entre-ville (Berlin)

Marion Guichard

Le texte ci-dessous est issu d’un travail de fin d’études soutenu à l’École de la nature et du paysage. Cette page n’inclut qu’une partie des documents graphiques publiés dans la revue papier.

L’histoire de ce diplôme commence simplement par un vide. Un vide urbain, une tache verte un peu plus grosse que les autres, qui se détache si l’on parcourt une photo aérienne des quartiers nord de Berlin… Cette tache verte est une friche. Une vaste friche triangulaire de 5 hectares comme Berlin en compte tant… Démesurément étalée, Berlin est une ville peu dense, à la maille urbaine distendue. Comprenant les parcs et jardins, les zones de nature protégée, ainsi que l’ensemble des friches et délaissés de la capitale, les vides sont une véritable composante urbaine de Berlin. Ensemble, ils forment le fameux « système berlinois d’espaces libres ». S’ils sont, pour certains, le fait d’une décision politique (liée par exemple au développement des espaces publics), une grande part de ces vides urbains est un héritage. Ville balafrée, Berlin porte, comme autant de cicatrices, les traces de son passé. Les vides y racontent des histoires. L’histoire de la guerre et des bombardements, celle de la désindustrialisation ou encore celle du Mur et de la séparation… Et c’est précisément cette histoire que nous raconte la friche du « Triangle humide ».

L’histoire à lire en creux

Il ne reste dans la ville que quelques-uns des hauts panneaux en béton, rapidement démontés après 1989 et la réunification et qui matérialisaient autrefois la frontière. Souvent, c’est seulement son empreinte qui demeure, comme une longue fissure au travers de la ville et dont l’épaisseur, variable, correspond à l’espace autrefois occupé par le no man’s land. Volontairement ignoré depuis plus de vingt ans, l’espace « imprimé » par le Mur réintègre peu à peu la ville. À certains endroits il est reconstruit, à certains autres, il sert de support à la création d’un nouveau réseau d’espaces publics, plus ou moins en rapport avec le souvenir du Mur. On compte parmi ceux-là le mémorial du Mur de la Bernauerstrasse, le Park am Nordbahnhof ou encore le célèbre Mauerpark. Au nord du Mauerpark, l’ancien no man’s land, laissé à l’abandon depuis 1989, s’est progressivement couvert d’une riche flore spontanée. Les plantes ont peu à peu refermé la blessure. Cet espace, autrefois nu et désolé, offre aujourd’hui une belle diversité de paysages et d’ambiances, terrain désormais propice à l’élaboration d’un nouveau projet de paysage.

Redonner à lire la ville par l’entre-ville…

En suivant le couloir du Mur vers le nord de la ville, on passe progressivement du centre de Berlin à ses périphéries, pour partie non bâties, aux allures de campagne. De part et d’autre de l’ancienne frontière, la ville se distend peu à peu, avant de disparaître complètement, cédant la place aux vastes étendues plates de cultures et de marécages qui composent les paysages des limites, au nord de Berlin. L’ancien couloir du Mur offre aujourd’hui un rapport vraiment unique à la ville, qu’il permet de traverser de part en part, depuis un territoire qui, bien que très central, ne semble pas lui appartenir. Ce territoire « d’entre-ville » permet en quelque sorte de considérer la ville avec recul depuis l’intérieur d’elle-même. Le projet propose donc ici, dans un premier temps, de mettre en place une grande promenade piétonne qui permettrait, en moins de trois heures, de quitter lentement Berlin, de sortir pas à pas de la ville en cheminant au sein du territoire de l’entre-ville. Cette nouvelle promenade serait une alternative au Mauerweg (chemin du Mur) qui propose déjà de faire le tour de la ville de l’ouest à vélo, sur les traces de l’ancien chemin de patrouille. Grâce à cette nouvelle promenade, on pourrait venir découvrir, grâce à la lenteur imposée par la pratique de la marche, les beautés modestes de ce territoire et la modification progressive de la morphologie urbaine parfois perceptible de part et d’autre du territoire de l’entre-ville.

Cette promenade, si elle permet de découvrir ou de redécouvrir Berlin, permettra avant tout d’inviter les Berlinois à parcourir ce territoire, autrefois inaccessible. Aujourd’hui encore peu investie par la population, l’empreinte du Mur peut parfois être vécue comme une séparation au sein des quartiers. À certains endroits, elle pourrait accueillir de nouveaux espaces publics, invitant ainsi les habitants des quartiers à venir se retrouver et transformer ensemble l’ancienne « bande de la mort » en autant de lieux d’échange vivants.

Partir en promenade jusqu’aux portes de la ville

Territoire créé par un geste radical d’une extrême violence, symbole d’une page de l’histoire délicate et toujours douloureuse, l’intervention sur ce site devait se faire, à mon sens, avec une grande délicatesse. Dérouler le chemin, venir y déposer çà et là quelques éléments de signalétique pour guider les promeneurs et dont les formes, proportions et matériaux, inspirés de l’histoire, permettent, ponctuellement, de la réintroduire par petites touches, comme autant de références implicites et discrètes.

Tentant, tout au long de ce travail, de me positionner en observatrice attentive, j’ai voulu, plutôt que d’initier un chamboulement total, partir des qualités que possédait le site, l’existant, pour les mettre en valeur, les révéler à travers le projet. Devenu aujourd’hui un formidable corridor écologique, reliant le Mauerpark au parc naturel du Barnim (dont le territoire englobe une partie du nord-est de Berlin), il paraissait essentiel dans cet espace de travailler sur la base des cortèges floristiques spontanés qui désormais font partie intégrante de l’histoire de ce lieu.

C’est l’ensemble de ces petites actions que j’ai voulu rassembler dans cette boîte à outils. Bien que discrètes et souvent très localisées, ces interventions, une fois mises en rapport les unes avec les autres, composent et donnent son identité à la future promenade.

Dérouler le chemin, venir y déposer çà et là quelques éléments de signalétique pour guider les promeneurs et dont les formes, proportions et matériaux, inspirés de l’histoire, permettent, ponctuellement, de la réintroduire par petites touches

Boîte à outils
Guider/rythmer : signalétique et mobilier

L’empreinte du Mur, si elle se dessine clairement sur la photo aérienne, n’est que peu lisible quand on parcourt la ville. Il était donc nécessaire dans un premier temps d’élaborer des signaux permettant d’indiquer le chemin. Les indices et les échos, disposés dans la ville, amènent vers le début de la promenade. Les jalons, disposés tous les 500 mètres, permettront de guider les promeneurs. Les seuils marqueront les points clés de transformation de la ville alentour. Le début et la fin de la promenade seront matérialisés par deux ballons-sondes rouges. Agissant comme des appels visuels, ils permettront de faire des relevés comparatifs (température, qualité de l’air) à chacune des deux extrémités du corridor écologique du Mur.

Protéger/valoriser : gestion des milieux

Porte d’entrée directe pour la nature jusqu’au cœur de la ville, le couloir du Mur doit être maintenant considéré comme le prolongement du parc naturel. La végétation s’y développe aujourd’hui et uniformise progressivement les paysages. On devra donc mettre en place un système de gestion visant à préserver à la fois la qualité des paysages et la diversité des écosystèmes de l’empreinte. Couper quelques arbres parfois pour préserver une prairie ou venir réouvrir une clairière, plus loin, densifier un boisement… On pourra pour cela prévoir de faire venir quelques animaux. Bien qu’elle puisse paraître utopique, la présence des animaux est pourtant fréquente dans Berlin et leur aide a déjà été sollicitée dans d’autres espaces publics de la capitale.

Parcourir/investir : réseau des chemins

On trouvera donc deux chemins dans l’empreinte. D’abord le Mauerweg, chemin de randonnée cyclable prenant pour support les restes de l’ancien chemin de patrouille des soldats est-allemands. Et ce nouveau chemin piéton. Plus discret, presque secret, il serait comme une sente étroite qui viendrait raconter la ville en intégrant ponctuellement des matériaux glanés dans les quartiers alentour. Par la mise en valeur des connexions transversales, la promenade linéaire viendrait se raccorder à un réseau plus vaste de promenades urbaines (en partie existant) et inviterait ainsi à la découverte de la ville en s’enfonçant dans l’épaisseur des quartiers jouxtant le territoire de l’empreinte.

Redonner à vivre l’entre-ville
Débuter la promenade dans le jardin public de la Réunification

Située à l’articulation entre le centre de Berlin et ses quartiers périphériques, la friche du Triangle est un vaste espace de près de 5 hectares, bordé sur deux côtés par les rails du S-Bahn (équivalent berlinois du RER). C’est ici que commence la promenade, dont le début sera signalé grâce au ballon-sonde, perceptible depuis la sortie du Mauerpark.
D’ores et déjà accessible, la friche du Triangle est régulièrement parcourue, mais reste encore peu investie par les habitants des quartiers voisins. Située dans une zone résidentielle relativement peu pourvue en espaces publics (si l’on compare à certains autres quartiers de Berlin), la friche du Triangle humide deviendra le « jardin public de la Réunification ». Prenant en compte le peu de moyens dont dispose aujourd’hui Berlin pour la réalisation de ces espaces publics, ainsi que la facilité avec laquelle les Berlinois investissent les espaces délaissés dans la ville, j’ai imaginé un projet en deux temps. La première phase du projet devait consister en une action simple, à réaliser dans un temps très court. Une action visant d’abord à ramener de l’usage pour « activer » le processus de transformation du lieu en espace public. La première phase du projet consistera donc simplement à venir déposer une cabane-café, quelques chaises, pour créer dans la friche un nouveau lieu de vie. À cette cabane, on pourra déjà accrocher le ballon-sonde permettant de marquer le départ de la promenade.

C’est à cet endroit que sera ensuite réalisée la place de la Réunification, vaste espace minéral, composé d’un empilement de modules en béton reprenant les exactes proportions des panneaux qui matérialisaient autrefois la frontière. Cette « place monument », symbole de la réunification, deviendra, à terme, le cœur vivant du futur jardin public. Largement remblayé avec les gravats issus de la déconstruction du Mur, le sol de la friche du Triangle n’accueille aujourd’hui encore qu’une flore spontanée rase. Offrant un paysage largement ouvert, comme une grande respiration, elle fait écho aux vastes étendues plates et dégagées qu’on trouve au nord de Berlin. On viendra donc ici maintenir un couvert végétal ras et, en accentuant la microtopographie existante, créer une zone humide, un petit marais, permettant de jouer de la toponymie, tout en révélant les caractéristiques géomorphologiques du territoire berlinois.

Depuis la place de la Réunification, au cœur du petit boisement, une terrasse belvédère invitera à regarder l’horizon urbain, sur lequel on voit se détacher la Fernsehturm (tour de la télévision) qui donne la direction du « centre-ville ».

Prendre de la hauteur à mi-parcours…

Au milieu de la promenade, on entre dans une lande parsemée de bouleaux. Située dans un quartier industriel et résidentiel, cette séquence correspond à une zone de basculement. Le couloir du Mur, qui jusque-là se dirigeait vers le nord-ouest, prend brusquement la direction du nord-est. En longeant la zone industrielle du Pankow Park, on passe progressivement de la vallée de la Spree au territoire des hauts plateaux de Barnim. Le passage de l’une à l’autre de ces entités géographiques s’accompagne également d’un changement de nature des sols (celui de la vallée étant plutôt à tendance acide, tandis que celui du plateau est plutôt à tendance calcaire). On note également sur cette séquence une topographie particulièrement marquée (en comparaison du reste du linéaire de la promenade).

Dans cet espace, on viendra d’abord restaurer la lande de bouleaux. Le promeneur, après avoir cheminé parmi les troncs clairs, viendra se heurter aux industries. Posé comme un voile métallique à la proue de la zone industrielle, un belvédère invitera le promeneur, un instant, à prendre de la hauteur, à regarder la ville, avant de reprendre la promenade.
Pour suivre la large courbe dessinée par la zone industrielle, le chemin, après avoir franchi les hautes colonnes de béton du deuxième seuil, s’engouffre dans un étroit couloir correspondant à la largeur de l’ancienne zone de sécurité. Pour mettre en valeur la topographie, traduction géomorphologique du passage vallée/plateau, on viendra dessiner le relief au moyen de fines gradines de béton. Dans le creux de la courbe, on longera quelques panneaux de béton, seuls reliquats du Mur visibles sur l’ensemble du linéaire de la promenade.

En sortant de l’étroit couloir, on retrouve les bouleaux. Au bord de la rivière, on viendra installer une ferme pédagogique fonctionnant en lien avec le futur parc public du Märkisches Viertel.

À l’approche du village, saluer la ville au loin

À mesure qu’on avance vers le nord, la végétation se fait de plus en plus dense. Peu à peu on oublie la ville. Quand le boisement d’un coup s’arrête, la ville a disparu. Au loin, sur l’horizon plat se détache la silhouette du village de Blankenfelde. Isolé au milieu des « champs nus », il fait écho à la ville et agit comme un appel.

En faisant route vers le village, on quitte finalement le chemin du Mur qui continue sa route autour de Berlin Ouest. À l’approche du village, le ballon marque la fin de la promenade. Sous les arbres, un café proposera une halte. Imaginé comme un lieu d’échange, ce café accueillera également diverses activités, en lien avec les clubs de poney et les centres aérés qu’accueille déjà le village. Associé au café, on trouvera le troisième et dernier belvédère. La première des deux terrasses, grâce à son orientation, invitera à regarder s’éloigner l’empreinte du Mur que soulignent les bouleaux. La seconde terrasse permettra de saluer la ville, qu’on devine au loin, avant de reprendre la route pour regagner Berlin.

Peu à peu on oublie la ville. Quand le boisement d’un coup s’arrête, la ville a disparu.

Vides urbains et dynamiques
pour la ville de demain

Soumise aujourd’hui à d’importantes mutations, la ville de Berlin se pose la question du devenir de ses délaissés. Suscitant parfois des dégradations, ils peuvent véhiculer une image négative de la ville. Cependant, dans certains quartiers, ils permettent aujourd’hui la mise en place par les habitants de nombreux projets. Dépourvus d’usages définis, les délaissés dans la ville possèdent l’incertitude nécessaire à l’invention permanente et autorisent les plus folles initiatives. Ils forment un incroyable réseau de lieux d’expérimentation au sein desquels s’élabore la ville de demain.

Le territoire de l’empreinte du Mur, entre tous les délaissés berlinois, a une place à part. Aujourd’hui devenu lieu de mémoire, il doit à ce titre être préservé. Espace autrefois clos, synonyme de mort et de désolation, le territoire occupé par le Mur pourrait bientôt devenir l’un des plus vastes espaces publics de la capitale. Ainsi rendu aux Berlinois, il se changerait en un espace fédérateur et réintégrerait la ville par la pratique et les usages, sur la base d’une dynamique nourrie et activée par la population elle-même.

Diplôme soutenu en juin 2012.
Article publié dans les Cahiers n° 11.
Illustrations : M. Guichard.
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